Retour d’entre les morts

22 novembre, de Louis PEROT : »J’ai été à Souain et je n’ai vu que misère, tout est anéanti, quelques pans de murs un peu partout. Il ne reste que ma batteuse, pas brisée, une balle a percé le réservoir à eau. »

Nous venons d’apprendre qu’ Ernest MINON vient d’être blessé au « Four de Paris » près de Vienne-le-Château.

   26 septembre 1915: Récit du soldat Charles TARDIEU du 4eRIC -Main de Massiges-

      Nous allons inspecter un boyau qui descend vers la position allemande. Un simple barrage de sacs bouchait le passage au Balcon.

     La nuit venue, munis de lampes électriques, le fusil en bandoulière et le revolver au poing, nous sautons de l’autre côté du barrage, Segondy, Truchi, Mazuir et moi. Le boyau dégringole à pic pendant une vingtaine de mètres. Une fusée blanche, partie du mont Têtu, suspend une clarté livide et nous oblige à nous accroupir.

     Nous filons sur la droite, et trouvons l’entrée d’une infirmerie, Avec les mêmes précautions, nous y pénétrons ; mais nous n’avons pas fait deux pas, qu’une odeur épouvantable nous arrête.

     « Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme macchabées ! » murmure   Mazuir, qui se soucie peu du style académique et ignore Littré

mainmassiges

     De fait, une terrible puanteur nous enveloppe, arrête notre respiration, flotte comme une vapeur palpable dans l’air. C’est horrible, mais une telle curiosité nous pousse que nous avançons quand même, revolver au poing, prêts à toute surprise. La lumière des lampes, jaillit de nouveau ; un spectacle à faire dresser les cheveux sur la tête nous fait reculer.   

     Ulysse raconte, au XIe chant de l’Odyssée, sa descente aux Enfers et avoue que, lorsque les ombres des morts se pressent autour de lui, il se sent pâlir de crainte.

     Il est certain que, pendant quelques secondes, nous n’en menons pas large les uns ni les autres,

     « Nom de Dieu », dit simplement Segondy. Devant nous, creusée droit dans le ventre de la montagne, une galerie s’étend à perte de vue ; à droite une vaste chambre, probablement celle du major, à gauche, autre longue galerie, parfaitement étayée, boisée, consolidée, qui, au bout d’une douzaine de mètres, fait un coude et continue, sans doute épousant la courbe de la colline. Tout cela est bondé de cadavres alignés, la tête au mur, tragiquement immobiles, malades ou blessés des jours derniers, abandonnés là et morts faute de soins. Tout à coup, pour ajouter à l’horreur de cette nécropole, des voix s’élèvent lamentables et glacées : « Kamerades ! Kamerades ! » Des morts bougent et semblent ressusciter. Une tête tout près de nous, une autre là-bas, au milieu de ce tas de cadavres, une autre encore au seuil de l’obscurité, tout au fond, tournent vers nous leur face affreuse, hirsute, leurs yeux suppliants où planent déjà les ombres de la mort,

     Je brandis mon revolver et commande : Kein Wort ! (Pas un mot). Le silence retombe sur ce cimetière, mon sang bout avec violence dans mes artères. II me semble que nous sommes à jamais séparés du reste du monde et jetés dans une cité des morts souterraine, dont l’issue nous est bouchée désormais et où nous errerons lamentablement. J’échappe avec peine à cette impression.

     Pendant ce temps, surmontant le dégoût, je parcours les galeries. Partout des morts et encore des morts que j’enjambe pour, avancer.  Ah ! J’ai vu bien des spectacles émouvants. Mais rien de, tout cela n’égalait en horreur ce que j’ai sous les yeux. Tout ici est réuni pour donner à l’âme l’inoubliable vision d’une formidable et tragique destinée.

     Je reviens au blessé qui gémit toujours. Il est là depuis six jours abandonné des siens, torturé de la soif, et tout de même quelque pitié s’élève en moi. En un allemand pénible, je lui affirme que nous reviendrons le chercher : Wir werden wieder kommen, Une lueur brille dans ses yeux. Il se recouche dans sa nuit tragique. Comment cet homme n’est-il pas mort dans ce charnier?

Otto dix Des morts devant la position de Tahure

Otto dix :Des morts devant la position de Tahure

     Mais je suis à bout de courage. Je ne puis rester plus longtemps dans cet enfer, le cœur va me manquer. Je donne le signal du départ. Aux blessés je répète ma phrase : « Demain, demain nous reviendrons ».

     L’un d’eux, pour mieux nous apitoyer, nous tend un béret de sous-officier et une caisse de fer-blanc pleine de sucre. Il a l’air tout à fait étonné que nous la lui laissions.

     Nous revoici dehors. La nuit est d’encre et nous retrouvons péniblement notre sentier jalonné de cadavres. Il me semble que derrière nous tous ces morts se sont levés et nous accompagnent.

     Le lendemain, aidés de camarades, nous remontons quatre blessés, le revolver sur la tempe pour les empêcher de crier sous la souffrance. Les autres étaient morts, plutôt de soif et de détresse que de leurs blessures.

Extrait de Sous la pluie de fer de Charles TARDIEU du 4RIC

 

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