Vivre en France, sans contraintes

12 mars 1916 : Nous relatons la suite du voyage de Blanche Braconnier.

     Les Suisses nous accompagnant étaient très aimables et nous témoignaient beaucoup de sympathie. Le soleil nous accueillait, la matinée de ce 7 janvier s’annon­çait bien, nous étions éblouis par le spectacle qui se déroulait sous nos yeux et quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous aper­çûmes,   sur la crête d’un talus, une rangée d’enfants brandissant chacun un petit drapeau français. Nous répondîmes en agitant mouchoirs ou tout simplement les mains. Comment décrire notre émotion ! Je vous laisse à deviner nos yeux qui se mouillèrent tant nous étions sensibles à cette marque profonde de sympathie.

398 - Droit

398 – Droit

     Le trajet nous parut court, déjà nous arrivions à Genève. Dans une grande salle la Croix-Rouge nous attend, nous sommes émerveillés par les grandes tables tout habillées de blanc sur lesquelles s’ali­gnent des bols;   dans chacun d’eux se trouve un petit pain doré. Des Da­mes de la Croix-Rouge nous placent autour de la table et nous ser­vent un café au lait bien chaud. C’est alors que se passe un spectacle émouvant, ce cher Mr LACATTE, notre compagnon de misère s’agenouille devant ce pain, joignant les mains, il pleure et prie. Beaucoup s’as­socieront à cette prière avant de déguster le pain de l’amitié. Puis on nous offrit à chacun un paquet de vêtements. Le nôtre contenait, en­tre autres choses, une splendide redingote gris foncé finement rayée de blanc; dans une poche intérieure était glissée une carte de visi­te ainsi libellée: Vicomte de. . .   Stupéfaction de mes parents, papa en redingote! Peut-être en avait-il porté une le jour de son mariage,   et encore!

     Nous continuons notre voyage et sommes dirigés sur Annemasse, nous y arrivons le soir, cette fois nous sommes en France. Des organismes d’accueil nous y attendent (la Croix-Rouge internationale je crois), s’occupent de nous.

     Nous sommes informés que ­chaque famille peut s’adresser à un service spécial où nous sommes susceptibles de trouver des renseignements concernant nos propres familles (adresses, lieux de replis, nouvelles des uns et des autres). On nous demande où nous voulons aller, mes parents fixèrent leur choix sur Sainpuits, petite bourgade de l’Yonne où la famille VARENNE nous invitait à les rejoindre.

     Nous sommes désignés pour passer un certain temps dans un hôtel confortable où nous arrivons dans la soirée. Nous y sommes gentiment reçus et dînons très correctement. Très fatigués par ces deux jours de voyage nous sommes heu­reux de nous reposer.

     Le lendemain matin après un bon petit déjeuner nous sommes informés que nous devons partir pour le Puy de Dôme,   point d’arrivée Clermont Ferrand. Dans cette ville doit se faire une pre­mière sélection; le service désigné pour ce travail est sans doute dépassé par notre nombre car nous y sommes mal reçus. Une caserne désaffectée nous servira d’abri, dans de grandes salles qui étaient certainement des chambrées, de la paille était disposée tout au long des murs, déjà utilisée par d’autres; c’est sur celle-ci que nous de­vrons coucher.

     Nous sommes déçus et surpris que des Français fassent si peu d’efforts pour nous accueillir. Il est vrai que la guerre est pour eux bien éloignée. Nous passerons deux jours dans cette ville si peu accueillan­te pour nous, vraiment les services administratifs responsables n’ont fait que le minimum. Nous passons ces journées à visiter la ville et le soir nous regagnons notre « hôtel bien particulier ». Je répugne à coucher sur cette paille salie, mais nos possibilités pécuniaires ne nous permettent pas d’améliorer nos nuits. Un peu de nourriture nous est distribuée sous forme de rata.

   ambert.jpg

 Et, une fois de plus, nous devons partir! direction Ambert.

     Nous sommes reçus par des Religieuses dans une maison de personnes âgées. Réception simple mais chaleureu­se. Que c’est bon d’être en France et de se sentir en sécurité. Lors­que nous demanderons quand finira ce périple, il nous sera répondu que les formalités permettant de retrouver nos familles prennent beaucoup de temps. Nous devrons attendre quelques jours encore dans ­un village proche d’Ambert: Saint Amant Roche Savine que l’on nous remette les papiers qui nous seront nécessaires pour partir vers l’Yonne et percevoir l’allocation de réfugiés à laquelle nous avons droit.

     Nous sommes orientés vers un hôtel-restaurant non moins glacial, l’HOTEL SOULIER POINTU!

     L’hôtesse nous reçoit sans enthousiasme. Nous sommes conviés à dîner dans un coin de la salle, où une soupe nous est ser­vie, elle a tout de même un mérite, elle est chaude. Notre repas est frugal. Un peu de chaleur humaine nous auraient mieux disposé à son égard et aidés à mieux accepter notre situation.

     Ceci confirme ce qui précède pour Clermont, les habitants de cette province, éloignée des hostilités ne perçoivent pas très bien les difficultés que vivent des Français moins bien partagés qu’eux.

     Suite à cet accueil plutôt froid, nous sommes dirigés vers nos chambres. Nous sommes privilégiés, nous disposons d’une pièce assez spacieu­se, très simple, un lit de coin, une chaise, une chaise longue et étroi­te surélevée par quatre montants cloués qui serviront de pieds. Avec de la paille et une couverture cela me servira de lit. C’est plutôt rudimentaire comme ameublement.

     Lorsque la maîtresse de maison arrive pour nous sou­haiter le bonjour, mes parents se plaignent de l’hospitalité qui nous est réservée. Le patron explique que la municipalité lui a im­posé notre présence et qu’il n’est pas en mesure de faire mieux.

     A partir de ce jour, ils feront ce qu’ils pourront pour améliorer nos conditions de vie le temps que nous pas­serons chez eux.

     Nous allons donc vivre une dizaine de jours plus acceptables, en nous   conformant à leur façon de vivre qui nous surprend, mais c’est ainsi que l’on fait des études de mœurs!

     Nos hôteliers deviennent plus compréhensifs, à cette époque leur nourriture était composée essentiellement de pommes de terre et de choux avec un peu de lard. La patronne élevait des porcs qui , vivaient en liberté. Nous n’étions pas habitués à voir des porcs entrer librement dans les maisons, mais après tout, chaque pays a ses coutumes, ses traditions.

     Puis arrive le jour tant attendu, nous avons les papiers qui vont nous permettre de partir pour l’Yonne. Mr LACATTE va retrouver sa famille et en est particulièrement heureux. Nous voici prêts pour l’avant-dernière étape de notre singulier voyage à l’approche de Pâques.

     sainpuits

Nous partons par un temps splendide. L’Auvergne semble nous dire au revoir.

     Ce voyage est long et fatiguant, il nous faudra un jour et une nuit pour arriver dans la matinée du second jour à Saint-Sauveur, gare la plus proche de Sainpuits qui sera la dernière étape de notre exode.

     Une voiture à cheval nous attend, c’est un monsieur très ai­mable qui nous accueille. La distance entre Saint-Sauveur et Sain­puits est de 15 kilomètres. Le cheval trotte bien et nous serons vite arrivés.

     La famille VARENNE, au complet, nous attend. Les jumelles sont là, maman est infiniment heureuse de retrouver  » ses gamines », elles ont grandi, elles ont maintenant 5 ans. Quelle joie de se revoir ! Quant à moi, je retrouvais Andrée, mon amie de toujours, puisque nous avions été élevées ensemble, je suis également contente de retrouver Paule et Paulette, j’y suis et j’y reste, après tant d’an­nées passées, toujours très attachée.

     Après tous ces mois d’angoisse et de souffrances, qu’il est bon de reprendre contact avec ceux que l’on aime. Ce qui frappe nos amis, c’est l’état de santé dans lequel se trouve mon père, sa fa­tigue, sa maigreur…

     Suite à ces retrouvailles nous passons quelques jours ensem­ble, nous avons tant de choses à nous raconter et tant d’amitié à rattraper !

     Mes parents trouvent une petite maison très propre, et nous nous y installons; cette fois nous voici « chez nous ».

     Mais il y a un sérieux problème à surmonter, nous n’avons absolument rien, c’est alors que les habitants de la commune nous prêtent un peu de mo­bilier, une cuisinière carrée à la mode dans cette région, une co­lonie de vacances nous prête un petit lit en fer. Mes parents peu­vent se procurer un lit d’occasion, un peu de vaisselle.

     Nous reprenons contact avec la famille de maman, sa sœur ha­bitant Ouanne dans l’Yonne, pays natal de son mari, village pas très éloigné de Sainpuits. Toute cette famille, déjà évacuée à Epernay et à Châlons au début de la guerre, se verra obligée de rejoindre ma tante au moment de la bataille de la Marne, émigrant une seconde fois.

     L’oncle Charles de Manre, chez qui nous étions de 1914 à 1916, sa femme tante Marie, leur fille Blanche, mère d’une petite Rose viendront chercher refuge à Ouanne. La famille de mon oncle André, décédé à Epernay y arrive également. C’est donc toute ma famille maternelle qui se trouve réunie dans ce village.

     Nous nous habituons à cette nouvelle vie bien différente de notre vie champenoise, mais l’essentiel n’est-il pas de manger et de vivre avec les Français ! Vivre en France, sans contraintes, vivre LIBRES…

Extrait de « J’avais 11 ans en 1914 » de Blanche Braconnier
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