Enfants de troupe

11 novembre 1916 : De notre jeune correspondant Jean FRANCART, de SAINT-REMY-sur Bussy.

     A la rentrée des écoles au mois d’octobre, il n’y avait pas d’instituteur, le titulaire étant mobilisé. Monsieur Olivier instituteur à Somme-Suippe qui était près de la retraite, fut nommé provisoirement à Saint-Rémy. Dans les classes, il y a beaucoup d’enfants, l’effectif étant considérablement augmenté par l’admission des enfants de réfugiés qui avaient presque toujours des familles nombreuses. Il se donne un travail fou pour nous instruire alors que l’on a souvent la tête ailleurs, notre éducation a prit un retard considérable.

     Dans ces conditions, si les filles mieux protégées font des études presque normales, nous les garçons de six à douze ans, nous sommes très peu motivés, car les événements extérieurs sont si forts qu’ils nous détournent de nos études, parce que nous avons vu s’ouvrir devant nous l’immense livre de la vie et de la mort. Chaque jour, il nous apprend tellement de choses insolites, fait vivre tant d’événements dans un univers d’un sanglant implacable, mais supportés sans trop de problèmes.

     Nous fraternisons, avec des hommes qui viennent de toutes les provinces françaises, et chaque fois différents les uns des autres. Nous entendons tous les dialectes des gens du Midi, des Basques, des Bretons jusqu’au patois des gens du Nord, la langue rocailleuse des provinces du Centre, le parler des Savoyards, des Lorrains, des Parisiens et j’en passe beaucoup d’autres. De l’Europe, sont venus cantonner pour un temps bref ou parfois très long, des Anglais, des Belges, des Italiens, des Portugais, des Russes et des Allemands. De l’Afrique, sont venus dans notre village des Algériens, des Marocains, des Sénégalais qui en réalité sont des troupes noires levées dans toutes nos colonies de l’Ouest africain et des Malgaches de Madagascar. De l’Amérique sont venus des Martiniquais, de l’Asie, des Hindous, des Annamites, nom donné à toutes les troupes levées dans toutes les provinces de l’Indochine française. Dans ces conditions, comment les histoires de chemins de fer, de canaux, de fleuves, de départements, de robinets, d’intérêts simples ou composés peuvent avoir un quelconque intérêt pour des élèves qui boivent à pleines goulées à des sources autrement exaltantes !

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     Nous considérons que le certificat d’études n’est qu’un gadget lointain et inutile, mais malgré tout nous suivons régulièrement l’école, totalement décontractés dans nos allures et dans nos vêtements. Ceux-ci, neufs à la rentrée, bas, culottes, tabliers de couleur grise ou noire, se voient gratifiés au fil des jours de reprises, de pièces pour réparer tous les accrocs que nous faisons. Nos chaussures et nos sabots sont soigneusement « cirés » avec de la couenne de lard bien grasse, la tête tondue le plus ras possible à cause des poux et, élégance suprême, nous la surmontons d’un calot de soldat choisi parmi ceux qui ont les pointes les plus grandes et les plus provocantes, comme notre tête est plus petite, avec une épingle à nourrice, nous le mettons au bon gabarit. Les plus grands s’affublent d’une paire de bandes molletières autour des jambes ce qui leurs donnent la sensation d’être des hommes à part entière.

     En dehors de l’école, et pendant les vacances, nous les garçons de sept à treize ans, nous menons une vie exaltante de jeunes chiens sans collier. Tous les pères étant mobilisés, la mère restent seule pour élever les enfants, mais sa vie est   bien perturbée car elle doit faire marcher la ferme, se débattre avec des difficultés sans nombre et dans ces conditions elles ont bien du mal à tenir leurs enfants souvent nombreux. Nous en profitons pour prendre le large et mener notre vie en pleine liberté dans l’insouciance la plus complète. Vivant au milieu des soldats, nous faisons presque partie de l’armée française, nous regardons les soldats vivre et s’installer à la ferme, nous sommes particulièrement attirés par les cuisiniers qui préparent les repas.

     Au début la cuisine était faite par escouade et cuite sur un feu allumé entre deux pierres, quand les soldats ouvrent une ou plusieurs boîtes de singe (zébu de Madagascar), nous sommes invités à partager leur repas, ils nous donnent une gamelle avec une bonne ration de singe arrosée d’huile et de vinaigre ainsi qu’une bonne tranche de pain taillée dans une boule de l’armée. Pour manger, tout le monde se met assis n’importe où, n’importe comment. Comme les soldats n’ont pas de fourchettes à nous prêter, nous mangeons sans complexe avec nos doigts, pour arroser ce repas, ils nous donnent un peu de vin dans un quart bien culotté et pour terminer celui-ci, nous fumons le calumet de la paix en tirant sur une cigarette allumée par leur soin ou en fumant une pipe, mais le résultat de la pipe était souvent désastreux !

     Nous sommes devenus de véritables enfants de troupe, les soldats nous montrent le maniement des armes, ils nous apprennent à démonter et à remonter celles-ci. Pour nous, démonter une mitrailleuse est un jeu d’enfants, pour la remonter, la situation est plus compliquée et nous nous retrouvions presque toujours avec des pièces en trop ce qui fait rire nos professeurs qui nous traitent de bleus. Nous sommes bien vus des soldats parce que nous leur rappelons leurs enfants ou frères restés chez eux.

     Par ordre des autorités militaires tous les cafés et les épiceries où l’on vendait de la boisson est interdits à tous les militaires jusqu’à cinq heures, mais nous, nous pouvons y aller et très souvent chargés de bidons et de musettes, nous allons acheter du vin et des provisions pour les soldats. En récompense, ils nous donnent un ou deux sous, avec cet argent, nous allons à plusieurs acheter des cigarettes au bureau de tabac, trois cigarettes pour dix centimes, après quoi nous filons à la carrière pour les fumer en cachette. En revenant nous soufflons dans le nez des camarades pour savoir si notre haleine sent le tabac, ceci pour éviter des complications avec la famille.

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     Nos jeux consistent à creuser de véritables tranchées recouvertes de paille pour nous protéger des pierres de craie dont nous nous bombardons généreusement, nous creusons également des souterrains au péril de notre vie.

     Nous avons trouvé un jeu moins innocent, il consiste à mettre du carbure dans une canette de bière, à verser de l’eau dedans et à refermer la capsule de la bouteille, puis nous la jetions le plus loin possible car elle explose avec un bruit comparable à l’explosion d’une grenade.

Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
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