La crèche de Gaspard

Des nouvelles du front: A chaque mois son lot de fusillés; le  16 Alexandre SIMON a été passé par les armes à Courtisols pour abandon de poste lors de la bataille de la Somme.

     Des nouvelles plus joyeuses: Le 18 décembre la bataille de Verdun a enfin pris fin. Mais encore plus réjoissant, voici pour pour cette fin d’année 1916, un conte de Noël envoyé par « André »! Non, plus que cela un récit véridique, le héros Gaspard, de son vrai nom le soldat Colson, secteur d’Aubérive 103e RI

creche

     DEVANT Aubérive (Champagne), décembre 1916. Comme dit (« Gaspard, il y a un froid, un grand froid, entre ces messieurs d’en face et nous. On a mis les passe-montagnes et les cache-nez des marraines. Il n’y a évidemment pas de thermomètre dans la tranchée, mais il doit faire moins quinze, m’a dit. un camarade paysan qui se trompe rarement dans les prévisions météorologiques. Par chance, le deuxième bataillon du 103° R.I. va quitter la première ligne pour le grand repos avant la Noël.

     La relève tant attendue a lieu sans incident; l’artillerie, ennemie doit être gelée. Tant mieux. Après une marche de nuit cahotante, les premières lueurs d’une aube grise trouvent le bataillon dans un de ces petits patelins de l’arrière dévasté, mais où restent encore debout parmi les ruines quelques bâtiments mal assurés sur leurs murs crevassés et puis il y a une épicerie qui fait le vin et le tabac, tout près de l’église, dont le clocher a été coupé comme au couteau par un 380. Les poilus sont fourbus mais si heureux d’échapper pendant quinze jours à la canonnade.

     Ces quinze jours, chacun en emploiera les loisirs à son gré. Après deux jours passés à somnoler, les forces sont revenues, et c’est alors que je rencontre dans la rue Gaspard très affairé et qui passe à côté de moi sans me voir. Je le hèle et il me répond : –   J’ai une idée.

Lorsque Gaspard a des idées, je me méfie, elles sont presque toujours abracadabrantes, car il reste dans ce régiment normand le titi parisien dont on ne saurait dire s’il blague ou s’il parle sérieusement.

— Raconte-moi     cela,  lui dis-je.

— l’as si bête que je me confierais à un journaleux dont (c’est le métier de   répéter   tout   ce   qu’il   entend.

— Comme   tu voudras.

     Et je continue mon chemin, persuadé que Gaspard me rattrapera au bout de la rue, car il doit brûler de se confier ; poursuit sa marche. Deux jours plus tard, je le rencontre de nouveau et il a pour moi le même regard mystérieux. Que peut-il bien mijoter ? Je commence à être intrigué. Le lendemain, passant devant l’église en ruine, j’aperçois mon Gaspard qui sort des décombres, blanc de plâtras, et qui tient dans ses bras un paquet. J’hésite à comprendre, mais je l’interpelle :

—   Gaspard, lui dis-je sérieusement, que vas-tu chercher dans cette église ?
Ce n’est pas bien, c’est un lieu sacré.

     Il hausse les épaules sans me répondre et passe. Je demeure surpris ; je connais Gaspard ; c’est un garçon qui sans être un mécréant, ne fréquente guère les édifices religieux mais qui est incapable d’un larcin. Ma surprise ne l’ait que s’accroître lorsque par hasard -j’aperçois le lendemain mon « bonhomme » avec le Curé, du village, mais en me voyant, tous deux se séparent en riant.

     Quelle est cette énigme : C’est moi à présent qui n’y tiens plus et je vais trouver Gaspard.

— Alors, on fait des cachotteries à son   vieux   copain ?

— Tu sauras le premier, mais motus, me dit-il en mettant un doigt devant sa bouche

     Les quinze jours du grand repos sont terminés ; le bataillon va regagner ses tranchées dans la nuit du 22 décembre, on va passer les fêtes de Noël dans les cagnas ou au créneau. Drôles de fêtes ! Ce sont toujours les mêmes qui s’appuient le sale boulot et au plus mauvais moment. Cependant, Gaspard qui est toujours le premier à rouspéter arbore un large sourire sur un visage épanoui et son nez curieusement mobile délie le froid. Mais que diable rumine-t-il ? Je le croise dans les boyaux : – Alors, mon pote, toujours le grand secret :’

-— Dans quarante-huit heures la presse sera conviée…

—  A quoi donc ?

     Mais il se sauve, dissimulant sous sa capote un objet assez volumineux ; je veux le suivre, mais il me perd au détour du boyau. Il me faudra attendre deux jours et deux nuits : le 25 décembre, la nuit de Noël, où toutes mes hypothèses seront balayées par ce que je vais voir. Vers minuit, à l’heure des trois messes, comme je vais me jeter sur ma paillasse, je m’entends appeler : c’est Gaspard :

— Critique de mon cœur, suis-moi.

gaspard-eglise

     Je me lève en hâte et cours derrière mon camarade. Nous traversons une tranchée parallèle puis nous tournons vers un boyau sur lequel s’ouvre un gourbi que je croyais abandonné. Une étoile d’argent, découpée dans l’enveloppe d’une plaquette de chocolat, m’accueille. Par quatre marches creusées dans la terre, on accède au fond et je demeure stupéfait : il y a là une crèche, oui, une crèche. Mon ébahissement sincère remplit de joie Gaspard.

.. Mais c’est aussi merveilleux; qu’inattendu, m’écriai-je, comment as-tu fait cela ?

     Je me suis approché tout près et c’est alors que je détaille ;’ l’ingéniosité de Gaspard éclate de trouvailles. Un berceau de bébé soutenu par des sacs de terre contient l’Enfant-Jésus, qui n’est autre qu’un de ces gros poupards en vente dans tous les magasins de jouets, mais qui n’est pas déplacé dans ce décor primitif. De chaque côté, il y a la Sainte Vierge et saint Joseph. La Sainte Vierge est une des statues que le bombardement de l’église a laissées miraculeusement intactes ; quant à saint Joseph, c’est un saint Antoine de Padoue dont le bas de la figure a été orné par Gaspard d’une touffe de coton hydrophile prélevée dans des paquets de pansements individuels ; évidemment, avouons qu’il a une drôle de silhouette avec cette barbe, mais la réalisation n’en est pas moins touchante. Le bœuf et l’âne ne sont pas oubliés, mais l’auteur de cette crèche a bien trouvé un petit âne en carton à roulettes assez disproportionné, mais pas de bœuf, et il en a fabriqué un avec un gros chien en peluche sur le front duquel il a planté en guise de cornes deux morceaux d’os taillés par le cuistot dans un os à moelle ; la paille a été empruntée à une paillasse du poste de secours. L’illumination n’a pas été oubliée et quatre petits cierges fichés dans des goulots de bouteilles, don du curé complice, éclairent ce spectacle extraordinaire. Une odeur de chapelle flotte : une pincée d’encens brûle au fond d’un quart.

— C’est une   idée du curé, me dit Gaspard, qui ajoute. : les autorités ont été convoquées après toi.

     Il n’exagérait pas et je pus voir arriver tout d’abord le capitaine qui n’en croyait pas ses yeux et qui fit instinctivement le salut militaire devant l’étrange Enfant Jésus, puis l’aumônier abasourdi et dont le regard allait de la crèche à Gaspard ; le prêtre hocha la tête:

—  C’est bien, Gaspard, fit-il. Je ne m’attendais pas à cela.   Mes compliments, tu es un brave garçon. Et il s’agenouilla, très ému.

     Ce fut ensuite un défilé : les lieutenants, les sergents et tous les hommes de la compagnie, à tour de rôle, car il ne fallait pas d’attroupement, bien que la nuit fût très noire.| Par bonheur, pas un coup de feu ni d’un côté, ni de l’autre, mais un silence insolite.

     Il y avait devant cette crèche montée de bric et de broc toute l’émotion et toute la ferveur d’une cérémonie religieuse.

     L’adjudant, le meilleur et le plus doux des sous-officiers, mais que Gaspard, par principe, ne pouvait « blairer », comme il disait, lui serra la main. Il y avait des bouffées d’enfance dans les têtes. Des signes de croix s’ébauchaient, maladroits.

     Le lieutenant, qui a lâché sa pipe, murmura :

— Ce serait comique si ça ne vous prenait pas au cœur.

     La crèche de Gaspard eut son heure de célébrité dans le secteur et reçut la visite de nombreux éléments des troupes en ligne. Puis un jour la barbe de saint Joseph se décolla et l’on trouva la Sainte Vierge affaissée sur le berceau du Divin Enfant, le bœuf perdit ses cornes et l’étoile d’argent disparut. Gaspard décida alors de donner une fin honorable à son matériel : à trois camarades pères de famille partant en permission, il remit à l’un le poupard et les deux autres reçurent le bœuf et l’âne pour leurs enfants.

     La relève arriva, le bataillon mit sac au dos. Au retour, on ne retrouva plus trace de la sape qui avait abrité notre Noël : un bombardement avait bouleversé le terrain.

André

 

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