Le mercantilisme

Les nouvelles du front : 30 janvier 1917

     Le Général ROQUES vient de remplacer GOURAUD à la IVe Armée.
Les Allemands viennent d’émettre une puissante nappe de gaz de Baconnes à la ferme des Marquises, qui n’est suivie d’aucune action importante d’infanterie. Poussées par un vent favorable, ces gaz font sentir leurs effets au-delà de Mourmelon-le-Grand et de la ferme de Suippes. L’artillerie ennemie bombarde violemment les arrières des zones soumises au gaz.  Les pertes s’élèvent à 34 officiers et 1 541 hommes. L’adjudant MADON, au cours d’un combat aérien, abat un avion ennemi près de Suippes, ce qui lui donne sa cinquième victoire.

Les Allemands manifestent une activité de travaux anormale dans les régions de Tahure, Navarin, Auberive et Prosnes. Les batailles sont définitivement terminées sur la Somme et sur Verdun, la Champagne est-elle le prochain lieu d’attaque ? Ce sol a pourtant déjà tant donné !

     Le moral n’est pas au beau fixe chez nos poilus, on cause sous le manteau autour des feux de camp. Cela fait 30 mois que nous sommes en guerre et l’on en voit pas le bout. Il y a eu encore un suicide à Saint Rémy sur Bussy, le jeune jean Francart nous a informé qu’un cavalier s’est tiré une balle de révolver dans la tête à la ruelle Thomas. Relevé, il a été conduit à l‘hôpital où il décéda le lendemain matin. Le maire a eu l’ordre de ne pas transcrire le décès. Chaque soldat connaît des cas de ce genre mais on étouffe les faits en mettant le couvercle sur la marmite. Les hommes boivent beaucoup le soir, c’est leur seul consolation.

 De notre jeune correspondant Jean FRANCART, de SAINT-REMY-sur Bussy.

      Les soldats se trouvèrent aux prises avec un adversaire qui prolifère dans toutes les guerres. C’est le mercantilisme qui s’installe dans tous les villages à l’arrière du front, nul ne peut y échapper. Les cafetiers et les épiciers qui payent patente sont soumis aux règlements militaires par exemple, interdiction de vendre à la troupe du vin et des marchandises avant cinq heures de l’après-midi. Les points de vente clandestins sont monnaie courante, ils font de bonnes affaires car se trouvant en dehors de la législation des débits de boissons, ils vendent chez eux à toute heure du jour ou de la nuit du vin et tous les produits demandés par les soldats, mais au prix fort.

     Les affaires sont juteuses car les clients sont nombreux. En plus des soldats du village, on voit arriver par la route de Somme-Suippe des soldats chargés de vingt à trente bidons, les courroies passées autour du cou. Ils viennent acheter du vin pour les camarades de la ligne de feu ou logés dans les bois. Quand ils arrivent au village, les cafetiers sont fermés. Alors le téléphone arabe fonctionne et quelques minutes après ils se rendent dans un point de vente clandestin. Une fois les bidons remplis, ils repartent dans leurs unités. Après une marche de quinze à vingt kilomètres, écrasés sous le poids des bidons, ils sont reçus en triomphe par leurs camarades. Les autorités ferment les yeux sur ce trafic parce que la plupart du temps ces hommes ont un sauf-conduit de leurs officiers.

68

     Non contents de ces bonnes affaires, certains trafiquants plus habiles ou moins honnêtes se rendent dans les bois ou dans les cantonnements pour ramasser les bouteilles de bon vin vides, jetées par les soldats. Après un rinçage rapide ces bouteilles sont descendues à la cave et de nuit, elles sont remplies avec du vin ordinaire payé un franc dix ou un franc vingt le litre. Une fois bouchées, on colle une étiquette portant le nom d’un vin prestigieux. Le lendemain ces bouteilles de soixante-dix centilitres sont mises en vente au prix de cinq francs la bouteille et elles s’enlèvent comme des petits pains. Pour alimenter ce commerce qui dure depuis le début de la guerre et pour trouver la marchandise, il faut se rendre à Châlons en voiture à cheval, c’est une véritable expédition. Les réfugiés des Ardennes qui ont des chariots et des chevaux, se sont mis à faire le transport du vin et des marchandises pour gagner leur vie, si bien que tous les points de vente réguliers ou clandestins sont bien ravitaillés.

     Pour l’honneur du village, je dois dire que ces pratiques ne sont que le fait de quelques-uns, généralement des gens non mobilisés. L’immense majorité des mères de famille dont le mari est soldat, les réfugiés qui ne possèdent rien, les petites gens ont toujours été en dehors de ces trafics et ils vivent d’une façon honnête mais en étant souvent obligés de se restreindre des choses de première nécessité.

 Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
Advertisements
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Le mercantilisme

  1. André dit :

    articles toujours aussi instructifs

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s