L’heure H

17 avril : De notre correspondant le docteur H… à l’H.O.E de Suippes

      Le canon n’a pas cessé de roucouler mais ce matin vers 4 h. j’ai entendu une canonnade comme de ma vie je n’en avais connu de pareille. Un frisson de malaise et de satisfaction m’a tenu longtemps. Au QG on annonce qu’à l’ouest de Reims on a fait 10000 prisonniers. Des spahis passent sur la route. On aurait pris les fameuses buttes de Moronvillers vers 9 heures. Ce soir le canon est plus calme.

Moronvilliers le Cornillet trou dobus

      Notre corps d’armée est entré hier en danse, magnifiquement. La 24e s’est illustrée sur Aubérive. Les marocains ont fait des merveilles sur la gauche, mais qu’est-ce qu’ils ont comme pertes !  28 tanks sur 50 démolis. Ce soir, objectif à atteindre, Ste Marie à Py.

  Le Zouave Louis Bac du 8e Zouave nous fait parvenir ces quelques lignes

      On nous distribue les vivres d’attaque : chaque homme reçoit 2 boites de singe, 8 barres de chocolat, 6 biscuits, une boule de pain, une boite de sardines, un morceau de gruyère, un demi-quart de gnôle et un litre de vin. Nous voilà partis pour deux jours au moins, et en utilisant les vivres des morts et des blessés nous ne risquons pas cette fois de connaître les affres de la faim !

     A la tombée de la nuit, sous un mélange de pluie et de neige, nous prenons la direction des lignes. La marche est longue et pénible dans les boyaux boueux. Nous arrivons vers minuit, suants et fourbus, à la parallèle de départ et où nous attendons l’heure H, blottis l’un contre l’autre, sans appréhension certes car nous en avons vu d’autres, mais bientôt transis par la pluie et le froid.

     L’attaque aura lieu à 4 H 45. Nous venons de boire la gnôle qui nous donnera du cœur au ventre pour franchir les barbelés et pénétrer dans les lignes ennemies. Mais ce breuvage éthéré est quelquefois trompeur, et le caporal Thinaud, de la Compagnie, d’ordinaire très calme, se met soudain à brailler et à gesticuler ; il jette son casque et se coiffe d’un des sacs à terre que nous portons dans le barda ! Il est complètement ivre ! D’autres manifestent une agitation inaccoutumée. Tous se sentent gaillards pour aller de l’avant.

Perthes Flameng prise de la 1ere tranchee allemande devant Perthes 9 h 30 25 sept 15

     A l’heure dite et à la faveur des dernières ombres la 6ème Compagnie bondit hors des parallèles de départ et se rue sur l’ennemi. Elle doit enlever la côte 181, puis le Mont sans Nom.

     La progression est lente et pénible sur ce terrain bouleversé, hérissé de barbelés creusé de tranchées et de boyaux que la nuit noire nous empêche de distinguer. Les mitrailleurs , qui sommes chargés comme des mulets, n’en finissons pas de nous accrocher, de trébucher, de glisser, de rouler au sol et de nous relever avec des grognements et des jurons.

     Les boches, surpris mais coriaces comme à l’ordinaire, nous accueillent avec grenades et des tirs de mitrailleuses qu’ils ne peuvent heureusement pas régler de façon   bien efficace. Leur défense courageuse est sporadique et désordonnée. Le flot les submerge, et bientôt leur artillerie sera seule en action. Des ombres se dirigèrent l’arrière : Ce sont nos blessés et les prisonniers qui pêle-mêle prennent la direction des anciennes lignes.

     Le premier mamelon dépassé, nous descendons   dans une vallée que les Allemands appelaient l’Hexen-Weg, où les 1ères lueurs du jour viennent faciliter notre avance.   C’est bien le tableau classique des champs de bataille : cadavres, sapes effondrées, boyaux détruits, armements et équipements jonchant le sol bouleversé et partout cette odeur de boche que nous connaissons bien et que nous retrouvons tous les secteurs d’attaque !

     Vigoureusement entraînée par l’énergique Lieutenant Million   qui la commande comme à la manœuvre, la 6ème atteint bientôt ses objectifs et à 7 H elle enlève, au delà du Mont, la tranchée Bethmann-Holweg, plusieurs batteries de 77 et une batterie d’obusiers de 105 ; puis elle pénètre dans les bois en direction de Moronvilliers.

     Les pertes sont relativement faibles, quoique elle ait à déplorer, dès le début l’action, la mort de Pernette, l’as et l’entraîneur de la Compagnie, l’invulnérable qui depuis août 1914 a été sans une égratignure de tous les combats, de toutes les patrouilles de tous les coups de main, et qui en abordant la 1ère ligne ennemie a eu la tête déchiqueté par une grenade. Marié depuis quelques mois à peine, son alliance a tenté un salaud, pour l’enlever plus rapidement n’a pas hésité à lui couper le doigt. Et c’est ainsi que le meilleur soldat de la Compagnie, qui venait de trouver une mort glorieuse, connu l’infâme mutilation pour une sordide question de gros sous !

 

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s