Une scène d’épouvante

3 juin 1917 Les nouvelles du front :    On se bat toujours sur le massif de Moronviliers, sans qu’aucun belligérant ne parvient à pendre le dessus.

Nous avons un nouveau témoignage d’un soldat du 1er zouave. Ce dernier est entré et a pu visiter le tunnel du Cornillet avec deux médecins du régiment.

      Pendant toute la journée du 20, notre préparation d’artillerie commença dès le jour à une cadence lente qui va en s’accentuant pour atteindre le maximum d’effet vers midi. Dans l’après-midi, vers 1 heure, un Allemand se rend ; il semble affolé, il prétend que toute la garnison du tunnel est asphyxiée par les gaz et qu’elle va se rendre. Vers 2 heures, un détachement d’une trentaine d’Allemands appartenant au 476e régiment, conduit par un sous-officier porteur d’un drapeau blanc, se rend également, disant que la situation des occupants du tunnel est intenable.

Mont Cornillet Tunnel - 3

     A 4 heures et demie, l’attaque se déclenche sous un soleil levant radieux. Les zouaves sont partis dans un ordre parfait. Cependant, le barrage de l’artillerie et des mitrailleuses ennemies est difficile à franchir. Il faut, pour atteindre la crête, gravir sous le feu une pente de 200 mètres, briser de nombreuses résistances locales, mitrailleuses dans des trous d’obus, blockhaus non détruits, et cependant la crête est franchie. Maintenant l’obstacle ne vient pas de face – il n’y a pour ainsi dire plus d’infanterie allemande – mais du côté du mont Blond, où sont des mitrailleuses et surtout des barrages d’artillerie, car l’ennemi ne doute pas de sa défaite et déjà il écrase le sommet de ses obus. Sans doute croit-il pouvoir encore protéger les entrées de son tunnel et sauver la garnison. Les zouaves descendent les pentes Nord ; le terrain est bien plus bouleversé de ce côté que du côté Sud. Ce bouleversement, par la gymnastique qu’il exige, est un obstacle à la rapidité de la progression. La compagnie du génie marche avec les fantassins, transportant ses appareils pour nettoyer les abris et le tunnel. La difficulté est de trouver les entrées car elles ont été obstruées par le bombardement. La réaction de l’artillerie allemande ne s’exerce que sur le sommet. L’ennemi croit sans doute que le tunnel est encore en sa possession. Donc, sur le versant Nord, on est beaucoup moins marmité. On tue ou l’on capture les groupes qui se défendent encore dans les trous d’obus. Une compagnie s’élance même à la poursuite de quelques Boches qui s’enfuient et qui l’entraînent bien au-delà de l’objectif fixé, jusque vers Nauroy. Dans la nuit, on fixe la ligne en réunissant entre eux des trous d’obus. Les chefs de bataillon ont installé leur poste de commandement au-delà de la crête, sur le versant Nord, dans des trous vaguement aménagés en abris.

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     Vers le milieu de la nuit, des ombres cherchent à traverser nos lignes. On les arrête. Nul doute : il y a encore des Allemands vivants dans le tunnel. Mais où sont donc les entrées? Au petit jour, deux Boches qui cherchent à fuir nous font enfin découvrir l’entrée principale qui n’est pas bouchée. Le capitaine Legras et le lieutenant Crocher viennent la vérifier : ils la trouvent comblée par l’amoncellement des cadavres sur plusieurs épaisseurs. Un obus de 400 est tombé, le 20 dans la matinée, sur la cheminée d’aération dans la galerie Est, a fait effondrer le carrefour de la galerie transversale et écrasé la chambre où se tenaient les deux chefs de bataillon. De plus, un grand nombre d’obus spéciaux ont été tirés sur les entrées. La garnison presque toute entière a péri asphyxiée. Les aides-majors Forestier et Lumière, malgré l’horreur du spectacle, l’odeur et le danger, pénètrent à l’intérieur par une fente et en passant sur un matelas de cadavres dont les attitudes et les poses permettent aisément de reconstituer la scène d’épouvante. Tous sont équipés, harnachés, armés du fusil ou pourvus du sac de grenades, prêts à sortir pour une contre-attaque ; cependant ils ont dû se précipiter vers les issues quand ils ont senti l’asphyxie venir, et ils les ont eux-mêmes bouchées par leur agglomération. Leurs traits crispés, leurs corps piétinés indiquent la lutte violente pour l’air et pour la vie. Plus loin dans la galerie, les cadavres sont moins entassés. Voici le poste de secours : un capitaine du 476e, la tunique déboutonnée, a les deux jambes brisées placées dans des gouttières ; au carrefour, des infirmiers sont écrasés par les poutres effondrées. Cependant, les deux médecins, dans cette cohue de morts, trouvent un vivant qu’ils ramèneront au jour. Ils continuent leur lugubre visite, sur un banc des bougies récemment allumées. Il y a encore des vivants dans ce souterrain. Cependant d’autres explorations ne feront plus rien découvrir.

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Un commentaire pour Une scène d’épouvante

  1. Hughes BOURDAIN dit :

    Cet article est parfaitement exact, tant par la précision du récit que par les notes portées sur le JMO du 1er Zouaves . Bourdain. Près. des Anc. du 9ème Zouaves

    J'aime

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