Le coup de main du Mont Sans Nom

16 juillet : La situation est stabilisée, les allemands essaient encore aujourd’hui de percer notre dispositif mais en vain. Là où ils refluent nous récupérons par des contre-attaques le terrain volontairement abandonné.

   Nous avons maintenant des précisions sur le coup de main du Mont Sans Nom qui nous donna le jour et l’heure de l’attaque allemande.

     Le Lieutenant Balestié nous annonça que nous devions exécuter une opération d’assez grande envergure. Il étala un plan directeur sur sa table et nous donna quelques explications.

     Le terrain se présentait ainsi : les tranchées allemandes sont distantes d’environ 300 à 350 mètres des nôtres . La zone dans laquelle nous devons opérer est large de 300m et profonde de 500m, l’artillerie va encager le secteur par des tirs pour parer la venue de renforts. Des obus fumigènes masqueront la vue aux mitrailleuses. Le but est de ramener des prisonniers coûte que coûte, rapporter des renseignements sur l’attaque et détruire du matériel. Nous serons 170 hommes scindés en trois groupes, composés de 72 fantassins, 60 grenadiers, 10 pour 3 lances flamme, 16 sapeurs du génie, 8 brancardiers et 4 téléphonistes

 darnand

Carte « Mémoire des Monts de Champagne »

Le Sergent Joseph Darnand du 366eRI nous raconte le coup de main

     Le 14 juillet, dans la matinée, on nous apprit que l’affaire se ferait dans la nuit qui suivrait. Quelle émotion ! Et pourtant nos hommes étaient des braves. Les groupes commencèrent immédiatement à se porter en ligne et à occuper deux abris différents, proches des emplacements de départ. 

     Le lieutenant nous annonça que l’opération était avancée et commencerait à 20 heures, en plein jour. Quel coup de foudre ! Nous qui pensions opérer la nuit, jouir de la surprise, être obligés de sortir en plein jour, traverser 300 mètres entre les lignes, traverser les tranchées boches sur 300 mètres de largeur et pousser à 500 mètres à l’intérieur de leurs lignes ; tout ça en plein jour, sans préparation d’artillerie et simplement derrière un barrage roulant.

     Il est maintenant l’heure, chacun répète les commandements à voix basse : Attention. Trois minutes. Deux. La dernière fut plus longue encore.

     Huit heures. Un tonnerre passa au-dessus de nous. D’un seul coup, notre artillerie venait de commencer son tir, les mitrailleuses de crépiter. Le cri : “En avant !” fut répété et nous partîmes au pas de course.

     La ligne des guetteurs est franchie. On colle au barrage, la deuxième tranchée est dépassée. Chaque groupe marche isolément et sur son objectif respectif. La troisième ligne est là. Les boches sont dans leurs abris, leurs sacs dehors ; on ne s’arrête pas : on dépasse le barrage français ; on prend le bled pour couper au court et on tombe en quatrième ligne avant que l’ennemi en soit revenu, avant qu’il soit sorti de ses abris. Les 155 français pleuvent dru encore. Un obus tombe sur l’abri à quelques mètres. Le tir s’allonge un peu. La tranchée est bouleversée. On fait 40 mètres environ et une entrée d’abri est là. Conformément aux prescriptions données au départ, trois hommes (les derniers) s’arrêtent. Une autre encore : deux hommes se posent là. Devant une troisième entrée la même chose se passe, et enfin, plus loin, la quatrième. L’abri est gardé et les occupants sont prisonniers. Tout s’est passé comme il était prévu. Deux groupes nous protègent à chaque extrémité de la tranchée. Nous sommes en sécurité, gardés de tous côtés. Il faut maintenant faire sortir les ennemis.

     Le travail commence. Quelques mots d’allemand sont connus de tous. Nous crions aux entrées : « Sortez ! Rendez-vous ou kaputt ! » Comme réponse on nous tire des coups de fusil du fond de l’abri. Le temps presse. Je donne l’ordre de lancer des grenades dans trois entrées. On attend à la sortie de la quatrième. Rien encore.

     “Les grenades incendiaires !”, tel est l’ordre qui circule. Elles sont lancées, les marches de l’abri fument ; une fumée noire sort de l’abri mais rien ne se montre toujours à la quatrième entrée restée libre. Les bombes de 8 kilos sont alors jetées. Les trois premières entrées s’effondrent. J’essaie de descendre dans la quatrième. Les coups de feu partent encore, c’est tenter l’impossible.

     La rage me prend. Il y a des boches et nous ne pouvons les avoir. Je fais jeter des grenades dans la dernière entrée. Qu’ils meurent tous alors. Les munitions s’épuisent. “Kamarades ou Kaputt !” répète-t-on. Enfin, dans la fumée, un boche monte et sort, les bras levés, ses vêtements en feu et le visage sanglant. On essaie de lui donner confiance. Il cause français un peu et dit être seul dans l’abri. On lui montre une grosse bombe de 8 kilos que l’on va jeter dans cette dernière entrée. Il appelle alors les autres. Les kamarades montent. Ils sont en sang, brûlent et paraissent être des loques humaines. Ils tremblent comme des feuilles. Il en vient toujours. Combien ? Nous ne savons. Cinquante peut-être. Nous sommes si peu nombreux, dispersés comme nous le sommes. C’est suffisant, nous pourrions de vainqueurs devenir prisonniers. Un arrêt. On remonte. Lancez les grenades ! Quels cris dans l’abri ! Une bombe est enfin jetée pour terminer, elle éclate et l’entrée s’écroule. C’est fini.

     Il faut rentrer maintenant. Les prisonniers reprennent des jambes. Le groupe se rassemble, emmenant les boches. Quatre hommes restent en arrière avec moi pour protéger la retraite. Les prisonniers sont chargés de ce que l’on trouve : appareils de visée, minen, niveaux, caisses, etc… Que renferme tout cela ? Les boches n’ont plus de force… Nous en laissons en route… Les tranchées sont vues au retour. Partout, ce n’est que des dépôts de munitions, minen camouflés, lignes téléphoniques neuves. On détruit ce que l’on peut, on coupe les fils, on brise les plaques de marbre des appareils. On prend les consignes affichées aux portes d’abris. Je m’attarde quelque peu. Nous n’en pouvons plus, nous écumons et nous ne pouvons plus causer. Nous abandonnons du matériel. Nous arrivons vers le blockhaus. Les autres groupes sont rentrés déjà. Le lieutenant est là avec quelques hommes. Il s’inquiétait de notre sort et nous félicite. Quelle joie ! Nous dansons une gigue au son du klaxon que manœuvre le lieutenant. C’est le signal du retour dans nos lignes.

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     Les héros du coup de main

Nous nous aidons à ramener nos blessés, et nos deux camarades tués. Nous sautons dans notre tranchée vers 9 heures. Les prisonniers sont déjà à l’arrière. On nous apprend qu’ils déclarent vouloir attaquer le lendemain. La douche ! Nous savons plus tard au P.C. du Bataillon qu’ils sont 27. Trois ont été pris par les autres groupes ; le mien en a 24 à son compte. Nous sommes fiers et nous éprouvons une joie sans bornes. Le 4e Bataillon est à l’honneur. Le coup de main avait duré trois quarts d’heure , le commandant est content de ses grenadiers.

     L’interrogatoire des prisonniers commence ; dans la nuit, nous connaissons d’autres détails. L’ennemi commencera sa préparation à minuit et attaquera au jour, à 4 heures. Mais nous sommes prévenus. Des dispositions nouvelles sont prises. Nous les attendons et nous pensons, dit-on, “au beau bec qui les attend”.

 Extrait du rapport du Sergent Joseph Darnand, 366eRI

 

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