Nous sommes les « Sacrifiés »

29 juillet : Nous venons d’avoir   par l’intermédiaire d’un rescapé du PC St Denis du sort de ce groupe de sacrifiés. On se rappel que le dispositif de défense contre l’attaque allemande consistait à gazer notre première ligne avec les bouteilles déposées par la compagnie « Z » préalablement évacuée de ses occupants repositionnés 3km en arrière sur l’ancienne ligne de 1915. Ce dispositif ne pouvait donner le change aux Fritz que si on leur faisait croire que le terrain était tenu par la troupe ce qui était le rôle des groupes de sacrifiés répartis dans le » no man’s land ».

Voici l’histoire d’un « sacrifié » le Capitaine AGOSTINI du 21e RI du centre de résistance du « PC Saint Denis » situé à mi-chemin entre la première ligne de la Butte de SOUAIN et la position de résistance du Bois Sabot sur la tranchée de 1915 fortifiée.

Agostini Plan Souain 2

     Pour nous, les sacrifiés, il s’agit avant tout, de se garer des obus et de l’ypérite. 

     Tous les abris sont solidement étayés, mais il importe en premier lieu de ne pas s’exposer à respirer les gaz toxiques qui rampaient insidieusement sur le sol. 

     Pour nous, les sacrifiés, il s’agit avant tout, de se garer des obus et de l’ypérite. Les hommes ont ajusté le masque sur leur figure et portent en bandoulière leur second masque dit « de rechange ». 

       Par précaution, j’avais disposé‚ à mes pieds près du téléphone une petite caisse dans laquelle s’ébattaient deux petits chats, La mort de ces inoffensives bestioles devait prévenir de l’urgence à mettre le masque. Cela dit, il ne restait plus qu’à attendre les événements et agir selon les circonstances. 

     Vers deux heures du matin, le bombardement réciproque des Allemands et des Français a atteint son maximum de violence. 

     C’est alors que je décide de faire sauter le fourneau de mine placé sous la route de Souain à Tahure à l’intersection de deux voies.  Quelques instants plus tard. le sol est secoué comme sous l’action d’un séisme. C’est la mine qui vient de sauter, ouvrant un cratère dans lequel on aurait pu enfouir un immeuble de six étages. 

     Le bois du Cameroun est noyé dans une nappe de fumée ocre et de poussière de craie si épais que je ne me rends plus compte de l’endroit où je me trouve. 

     Les fils de mon téléphone sont hachés depuis hier soir, au début du bombardement. Mais, à partir de maintenant, toute liaison a cessé d’exister, tant le bombardement est intense et le seul parti restant à prendre, consiste à se détendre pour son compte personnel au moment où les Allemands donneront l’assaut. 

Agostini dessin PC

15 JUILLET 1918 – 4 HEURES 10 DU MATIN :  L’aube commence à poindre sans réussir à percer l’opacité des poussières de craie auxquelles se mêle la fumée noire des explosions. Le bombardent est toujours d’une violence excessive. 

     On me rend compte de la destruction des deux observatoires dissimulés sous les sapins lesquels ne sont plus que des squelettes d’arbres, puis c’est le poste de guetteurs installé dans la tourelle blindée, plantée à cent mètres en qui vient d’être détruit. 

5 HEURES DU MATIN :  Il fait un peu plus clair, mais c’est un jour blafard, une sorte de grisaille donnant aux choses l’apparence du flou qui estompe les silhouettes.  Pressentant que le dénouement de cette tragédie ne va pas tarder à se produire. je brûle mon dossier d’archives, les ordres, les consignes et les plans du secteur. Enfin, je rends la liberté aux deux pigeons voyageurs que j’ai en dépôt après leur avoir confié un message donnant les dernières nouvelles de ma situation. 

5 HEURES 30 DU MATIN : Dans le tonner d’un éclatement d’obus, je perçois, de-ci de-là, le bruit sec de coups de fusil tirés en direction de la butte de Souain. 

     Plus de doute c’est la première vague d’assaut ennemie qui fait irruption dans nos avant-lignes et doit avoir pris contact avec les défenseurs des points d’appui Dordogne et Aigle. 

     D’ailleurs, voici qu’une avalanche de projectiles éclate autour du PC Saint Denis réduisant en miettes les vitres de la lucarne qui donne le jour à mon bureau. C’est le barrage roulant dont la nappe des feux percutants pilonne tout sur son passage.  Aussitôt, chacun de nous, court se pelotonner, dans les coins de l’abri et attend que la tourmente passe. 

     Pour tout dire, il n’y avait autour de moi qu’un petit groupe de défenseurs : soit deux fourriers, une paire de téléphonistes, quatre coureurs, les cuisiniers, mon ordonnance et le coiffeur de la compagnie, une douzaine en tout. 

     Par bonheur, le barrage roulant franchit le PC Saint Denis sans que son tapis de projectiles aient causé trop de dégâts et continue, avec une régularité d’horloge, ses bonds en avant, de cent mètres en cent mètres. 

     Mais quelle surprise! Nous ne voyons pas arriver l’ennemi sur nous. Autrement dit, la vague d’assaut n’a pas collé au barrage de feu de son artillerie. 

     Quoi qu’il en soit ce retard imprévu permet aux occupants du PC Saint Denis de relever la tête et de se préparer à résister. Je peux aussi remplir ma mission, qui est de « signaleur ». 

     Tout d’abord c’est le silence qui est momentanément revenu. Mon attention se porte sur la droite du PC ou se fait entendre un vague roulement de ferraille mêlé au vrombissemmt d’un moteur. Je prête l’oreille à ce bruit insolite qui va en s’amplifient. Soudain, deux gros tanks d’origine anglaise et pris par les allemands surgissent, l’un après l’autre d’un fourré et se faufilent en cahotant entre les arbres. 

     Il est évident que l’intention de ces deux monstres est de foncer sur le réseau barbelé qui clôture le PC Saint Denis. Par un hasard providentiel, ces deux redoutables engins sautent en passant sur un chapelet de mines et s’immobilisent à cent mètres de nous. L’un est disloqué, mais reste debout sur ses galets, l’autre s’est éparpillé en pièces détachées sur le sol. 

Souain tank brosse

     C’est maintenant au coiffeur de la compagnie de prendre son tour de faction au poste de guetteur. Soudain, il se retourne vers moi en criant: « Mon capitaine! v’là les boches! ».  Je bondis auprès de lui pour m’assurer du fait et l’aperçois s’avançant de front, dans l’épais brouillard de fumée, une ligne d’ombres chinoises grises, la baïonnette haute. 

     Ces ombres n’étaient plus guère qu’à trente mètres de nous, ce n’était pas le moment d’hésiter. 

     Un fusil à la main, je m’écrie :  Fourrier Guinchard, vite, vite…passez-moi la fusée drapeau ! 

     Et tous deux, avec beaucoup de calme. nous préparons « l’engin-signal ». Je mets un genou à terre, tandis que Guinchard glisse la baguette de la fusée dans le canon du fusil. J’introduis une cartouche dans la culasse : une pression du doigt sur la détente fait fuser verticalement un jet de poudre ver le ciel.  Là-haut, un éclatement se produit, libérant un large drapeau tricolore en papier de soie, qui se déploie et semble suspendu en l’air. 

Agostini Fusees

     Cependant, les Allemands qui ont vu notre manœuvre, s’avancent sur nous.  Dans leur précipitation, ils s’empêtrent dans les fils de fer rouillés qui traînent partout sur le sol, ce qui me donne le temps de me jeter, ainsi que Guinchard, à l’intérieur du PC Saint Denis. Nous fermons la porte du bureau et plusieurs de mes hommes s’arc-boutant contre elle. 

     Les « Fritz », surgissent de partout et les premiers arrivent attaquent l’entrée. Ils supposent sans doute que nous sommes réfugiés au fond de la sape et lancent toutes les grenades dans l’escalier. 

     Cet incident n’ayant duré que l’espace d’un instant permet, néanmoins, de sentir un doute s’éveiller dans mon esprit. 

     Certes, la fusée drapeau avait été lancée et ma mission de signaleur était remplie. Mais ce signal avertisseur émis au milieu des arbres dans le bois du Cameroun, dans un brouillard de poussière et de fumée, a-t-il été aperçu par les nôtres de la ligne intermédiaire. Et qui sait si le lieutenant Blouctet. chargé de répéter mes signaux, a exécuté cette impérieuse consigne? A tout prix, je devais m’en assurer. 

     Ajustant mon casque, je file au plus vite vers la pièce de débarras tout au bout du PC Saint Denis.  M’élançant au dehors par le portillon ouvert, je ne réussis qu’à me jeter parmi les « Fritz », mais avant qu’ils soient revenus de leur surprise je parvins à échapper aux mains qui allaient m’empoigner.  Hardiment, je m’élance dans le petit élément de boyau et à toutes jambes je quitte le PC Saint Denis dans l’étroit couloir de terre qui laisse à peine visible le sommet de mon casque. 

     Dans ma course échevelée, j’essuie des coups de fusil qui fort heureusement me ratent et je passe sous l’épais réseau de barbelés qui sert de clôture au PC Saint Denis. Toujours courant, je parviens à déboucher dans une tranchée abandonnée coupant la « piste d’Elser, ayant la chance extraordinaire de traverser sans dommage cette terrible zone de feu, hachée d’éclats d’obus.  Bref, je finis par atteindre la route Gouraud et là, brusquement, comme par suite d’une coupure de courant, les canons cessent leur vacarme et dans le silence impressionnant qui lui succède, j’entends le joyeux tirelis d’une alouette volant dans l’azur du ciel. 

     Je m’arrête un instant pour reprendre haleine. Et me voilà seul, au milieu de ce gigantesque champ de bataille, entre les deux adversaires qui ne vont pas tarder à reprendre le contact. Un rapide tour d’horizon me parait indispensable pour voir clair dans mes affaires. De l’endroit où je me trouve le terrain est découvert et la poussière légère qui s’élève sur la plaine s’étendant vers Reims me donne la conviction que les troupes Allemandes donnent l’assaut au front de la IVe armée. 

     Devant moi, notre ligne intermédiaire de résistance est pour ainsi dire invisible. Sur ma droite, je vois distinctement une forte colonne ennemie qui descend de la ferme de Navarin et chemine vers le sud, en direction du bois Sabot et du village de Souain. Sur ma gauche, une autre colonne, tout aussi importante dévale vers le trou Bricot et Perthes-les-Hurlus. 

     En résumé, mon secteur est attaqué par deux colonnes latérales qui ont fait irruption sans avoir rencontré d’opposition, tandis qu’entre elles, la colonne du centre a été retardée dans sa marche par les multiples obstacles semés sur son parcours.  C’est elle qui vient d’atteindre le PC Saint Denis et qui se prépare à reprendre sa marche en avant pour rattraper le temps qu’elle a perdu. Déjà, en me retournant, j’ai vu apparaître les premiers éclaireurs qui avançaient sur mes traces. 

     Afin de gagner un peu d’avance sur eux, je reprends le pas de course pour franchir les cinq cents mètres qui me séparent du Groupe de combat n°7. Au fur et à mesure où j’approche, je distingue une demi-section accroupie dans un trou autour du lieutenant Blouctet, dans l’attitude du berger, au milieu du troupeau. Les hommes ont le masque sur la figure et semblent médusé par la violence d’un feu de barrage qu’ils viennent d’encaisser. 

    – « Voilà le capitaine ! » s’écrit-on en m’apercevant. 

     Je fais enlever les masques et je demande eu lieutenant Blouctet s’il a répété mon signal en lançant à son tour une fusée drapeau. Il me répond négativement. 

     _ »Alors dépêchns-nous de la lancer car les fritz ne sont pas loin ». Et joignant le geste à la parole. je prends la fusée de la main de Blouctet pour l’ajuster sur le chevalet de tir. Dans ma précipitation, je casse la baguette en bois blanc. Le soldat Ferrand survient, tenant à la main un bout de fil téléphonique et s’empresse de faire une ligature. 

     -« Vite! des allumettes! ». Et Ferrand me passe une boite de « suédoise ».  J’en craque une, elle s’éteint. J’en craque une seconde, une troisième, sans succès. Je piétine d’énervement. Ferrand prend la boite, vide le contenu dans sa main et frotte le tout sur la composition chimique.  La mèche s’enflamme et le jet de poudre fuse vers le ciel. Le drapeau tricolore se déploie et se dandine majestueusement, tout là-haut, sous son parachute. 

       Ma mission de signaleur est cette fois remplie et j’éprouve une grande satisfaction d’avoir accompli mon devoir dans des conditions aussi tragique.  Sans aucun doute, tous les combattants de notre ligne intermédiaire de résistance ont levé la tête pour voir planer le drapeau tricolore de ma seconde fusée. 

     D’autre part, les unités allemandes qui ont envahi le bois du Cameroun ne vont pas tarder, à submerger mes derniers groupes de combat. En effet, voici deux soldats tous essoufflés et sans armes qui accourent. Ils me préviennent que le GC/8 dont ils font partie vient de succomber. 

     Dès lors, il ne nous reste plus qu’à finir en beauté. 

Extrait de « Nous étions les sacrifiés » du Capitaine Agostini 21eRI
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