Nous sommes prisonniers

12 août : Des nouvelles de nos soldats: Nous venons d’apprendre la mort de Charles MACQUART le 5 août à Braisne dans l’Aisne au sein du 355eRI. Il a été cité à l’ordre du régiment: « S’est porté deux fois sous un violent tir d’artillerie et de mitrailleuses pour assurer la liaison avec les éléments de la première ligne. S’est acquitté de sa mission avec calme et courage » Croix de guerre et médaille militaire à titre posthume.

 

Voici la suite de l’histoire d’un « sacrifié » le Capitaine AGOSTINI du 21e RI du centre de résistance du « PC Saint Denis » situé à mi-chemin entre la première ligne de la Butte de SOUAIN et la position de résistance du Bois Sabot sur la tranchée de 1915 fortifiée.

     La demi-section occupant le GC/7 dans lequel je me tiens avec le lieutenant Blouctet est commandée par le sergent Drignon. Estimant sans doute que mes « hérissons », c’est-à-dire mes groupes de combat, ne tiendront pas devant la vague d’assaut, on a mis à la disposition de ce gradé une mitrailleuse d’un modèle désuet, dit « de Saint Etienne » et dont le fonctionnement se montre capricieux. N’importe, je vais à lui, « sergent Drignon, il s’agit de faucher tout ce qui va se présenter, devant vous…compris? . 

     Et Drignon de répondre. « Faites-moi confiance, mon capitaine ». 

     A ce moment. les Allemands qui ont perdu un temps précieux aux alentours du PC Saint Denis commencent à déboucher, sur la route Gouraud. Ils s’avancent dans notre direction sans se douter, de notre présence. 

     Drignon met en action sa mitrailleuse, qui par bonheur ne s’enraye pas, et le tac-tac de cet engin produit sur les « Fridolins » un tel effet de surprise qu’ils stoppent leur mouvement en avant et s’aplatissent sur le sol. 

     Entre le tir de deux bandes, une certaine agitation se décèle: ils rampent, font des bonds et procèdent à la manœuvre d’enveloppement. 

     Nous parvenons ainsi à les contenir durant un bon quart d’heure. Mais le nombre et la force finissent toujours par avoir raison du plus faible. La mitrailleuse de Drignon est soigneusement repérée par les engins d’accompagnement ennemis. 

     Soudain, un obus mieux pointé que les autres s’abat sur l’infortunée « Saint Etienne ». Elle saute sous l’effet de l’explosion et retombe les pieds en l’air en même temps que le GC/7 est anéanti. 

     Il ne reste plus autour de moi que le lieutenant Blouctet et quatre de ses hommes. Chacun de nous reprend ses esprits et secoue la poussière qui poudre nos capotes. 

     Des groupes d’infanterie allemande surgissent de tous côtés et j’ai tout juste le temps de m’éclipser, avec mes compagnons dans la cagna en partie effondrée qui servait au lieutenant Blouctet d’abri et de poste de commandement. 

     Tassés les uns contre les autres dans ce repaire, nous nous en remettons à la grâce de Dieu et laissons passer sans broncher ce flot impétueux qui se porte en avant. En proie à l’inquiétude d’être découverts, nous prêtons une oreille attentive aux bruits extérieurs. 

     On entend de lourdes bottes marteler le sol, des commandements rauques, tantôt éloignés, tantôt rapprochés, de brefs coups de sifflet, le défilé au pas accéléré de formations qui se succèdent. 

Agostini dessin Fritz.jpg

     De cette cohue qui déambule droit devant elle, monte un bruit confus de voix, de bouts de conversation, des chants rythmés, des jurons semblables à des aboiements, tout cela mêlé au tintement des armes du fer des outils et du cliquetis des chaînes d’attelage. Tout ce vacarme diminue peu à peu d’intensité puis enfin comme un raz de marée, la vague d’assaut est passée. 

     Cependant, dans leur hâte imprudente, les « Fridolins » ont négligé de visiter, la cagna dans laquelle nous sommes blottis. 

     Je profite de cette circonstance favorable pour faire part de notre conduite à tenir : 

« On restera planqués, ici-même, en attendant des nôtres la contre-attaque qui viendra nous délivrer. Si le secours espéré fait défaut, on patientera jusqu’à la nuit pour tenter de rallier notre ligne intermédiaire de résistance. 

     Et tandis que j’exposais à voix basse ce plan à mes cinq compagnons d’infortune, subitement le canon cessa de tonner sur nous. Intrigué, je risquais un œil au-dehors. Plus personne dans les alentours. Le temps est magnifique, une matinée rutilante de soleil comme au temps des moissons. 

     Ma parole, on se croirait aux grandes manœuvres, « Il n’y a plus de danger », dis-je à mes compagnons. 

« Venez-voir…vite! ça vaut la peine ». Et les cinq rescapés sortent de leur cachette. 

     Maintenant, nous tournons le dos à la butte de Souain pour braquer, nos regards au sud, sur le spectacle inoubliable de la formidable bataille qui se livre à quinze cents mètres de nous, depuis l’Argonne jusqu’aux approches de Reims, sur tout le front de la IVe armée. 

     En ce qui nous concerne, je me rends compte que du point où je me trouve en ce moment, nous sommes encadrés de tous côtés par les troupes allemandes et que pour nous libérer il nous faudra passer au travers. 

     Notre ligne intermédiaire de résistance que j’aperçois là-bas, se révèle par une poussière légère qui s’élève du sol et dans laquelle apparaissent des lueurs semblables aux signaux lumineux d’optique : c’est l’emplacement de nos pièces d’artillerie. 

     Nous voyons nettement la colonne d’assaut qui vient de nous dépasser, marcher au pas de route l’arme à la bretelle, sans doute assurée d’arriver sans coup fléchir à Châlons-sur-Marne en fin d’après-midi et d’y faire une entrée sensationnelle. 

     Elle vient d’atteindre l’orée du bois Sabot et va s’engager, sur le glacis dénudé qui s’étale comme un tapis devant notre ligne intermédiaire demeurée intacte. 

     Sans méfiance, elle s’approche du piège qu’elle n’a pas su éventer. Soudain, dans un vacarme effroyable, l’artillerie franco-américaine dévoile toute sa puissance. 

     Nos artilleurs tirent à vue dans le tas, pilonnent les unités allemandes, broient sans relâche et pèle-mêle, les hommes, les chevaux et les véhicules. 

         De l’endroit où je me tiens, je vois les formations ennemies courir, vaciller, reculer, puis repartir en avant sans plus de succès. 

     Toute la première vague d’assaut s’écroule comme un château de carte et pour tout dire, c’est un carnage épouvantable. Et tandis que je piétine d’allégresse, à la pensée que la quatrième offensive allemande vient se casser les reins de si lamentable façon, quelqu’un derrière moi me touche l’épaule. Je me retourne, 

     C’est un Feldwebel qui donne cet ordre impératif, « Messieurs, vous mes prisonniers… s’il vous plaît, veuillez me suivre… ». 

     Pas moyen de regimber, contre cette injonction, nous sommes prisonniers!

Extrait de « Nous étions les sacrifiés » du Capitaine Agostini 21eRI
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