Les noirs américains attaquent

6 octobre : Le font est enfoncé, les Allemand reculent partout.   Les américains ont pris le Blanc Mont au Nord de Sommepy et sont en pointe, c’est leur premier vrai combat, ils attaquent sans se protéger et progressent, mais au prix de très lourdes pertes, la 2e division US à déjà perdu 5000 hommes. Ils sont aux portes de Saint-Eienne-à-Arnes. Les Allemands sont contraint d’évacuer le Massif de Moronvilliers sans combattre pour ne pas être tournés, au moment d’écrire cet article, la ligne du front est maintenant portée d’Epoye à Condé-les-Autry en passant par Monthois. Nous avons avancé de plus de 15km.

     De notre correspondant le soldat Gabriel Chevallier du 163e RI secteur de Beauséjour

     Son régiment attaque derrière un régiment américain le 369e RIUS. Composé exclusivement de soldats noirs, l’armée américaine refuse de les mettre en première ligne comme unité combattante du fait de la couleur de leur peau. Les Français les ont donc incorporés dans la 161e division d’infanterie, ils gardent la tenue américaine et portent l’équipement français, ils sont en ligne depuis le mois d’avril .

noir1

26 septembre 1918 « En avant ! » Nous partons dans les boyaux, l’affaire commence. Bientôt nous descendons les pentes du ravin, noyé d’une brume suspecte qui sent les gaz. Nous mettons les masques, pour les quitter parce que nous suffoquons. Nous franchissons la contre-pente et nous débouchons sur le plateau.

     Nous voici sur les positions ennemies. C’est un tel chaos que nous devons quitter les tranchées et avancer sur la plaine.

     Je me dis que ce spectacle a de la grandeur. Il est émouvant de voir ces groupes d’hommes fragiles, d’une petitesse dérisoire, ces chenilles bleues, si espacées, marcher à la rencontre des tonnerres, plonger dans les sillons et reparaître aux pentes de ces vallons d’enfer.

     Toute grandeur cesse, toute beauté disparaît subitement. Nous côtoyons des corps éparpillés, brisés, des hommes bleus affalés dans le néant sur une litière d’entrailles et de sang. Un blessé se tord, grimace et hurle. Il a le bras arraché, le torse à vif.

     Nous détournons les yeux pour ne pas voir les reproches qui sont dans les siens, nous courons pour ne pas entendre ses supplications.

    Ici, nous entrons vraiment dans la bataille, la chair alertée…

     Au-dessus de ce brouillard émergent les pentes ennemies dont les tranchées nous menacent. Nous avons avancé de deux ou trois kilomètres sur des positions vides. L’ennemi s’était retiré, se couvrant seulement de troupes sacrifiées qui se sont rendues sans combattre. Nous avons croisé un détachement de prisonniers abrutis par le martèlement de la nuit.

     Dans l’après-midi, les mitrailleuses se sont tues. Nous avançons sans combattre, le terrain conquis est couvert de cadavres des nôtres.

     Les Américains, qui ne savent pas se défiler ni s’abriter, sont très touchés. Nous les avons vus se déplacer au sifflet sous des tirs d’artillerie qui arrivaient au milieu de leurs sections et projetaient les hommes en l’air. Ils ont attaqué à la baïonnette, à découvert, le village de Séchault  devant lequel ils ont laissé des centaines de victimes.

noir2

     En général, l’artillerie nous fait peu de mal et les Allemands n’ont qu’un petit nombre de pièces à nous opposer. Il est vrai qu’ils les utilisent bien et attendent d’avoir repéré un rassemblement pour tirer. Mais ils couvrent surtout leur retraite avec des mitrailleurs qui doivent avoir l’ordre de nous fixer un certain temps. Sur des terrains accidentés et nus, des mitrailleuses bien dissimulées ont une efficacité extraordinaire que nous éprouvons cruellement. Quelques sections résolues arrêtent des bataillons. Nous ne voyons pas d’ennemis. Quelques-uns se rendent au dernier moment, les autres se sauvent la nuit, leur mission terminée. Une fois de plus se confirme que l’assaillant, obligé d’adopter des formations denses, a le rôle le plus dangereux.

     Dans la matinée suivante, nous voyons venir à nous deux officiers américains. L’un nous interroge, j’isole des bribes de phrases : « / am… colonel… Hâve y ou seen ?… » Je comprends que nous sommes en présence du colonel américain qui cherche son régiment, la canne à la main. Je lui explique par signes que je n’en sais pas plus que lui. Ou plutôt, je ne peux lui communiquer ce que je sais. A savoir que son régiment, par inexpérience, a perdu les trois quarts de son effectif en six jours. (Il n’a donc pas regardé les grappes d’hommes kakis étalés sur les plateaux, qui passent lentement de leur brun naturel au vert de la décomposition ?) Pour le dernier quart, un peu dégoûté de la guerre dont il a constaté les effets, il a dû aller planter sa tente dans des endroits paisibles, du côté des cuisines et du train de combat. Le colonel, navré, s’éloigne dans la direction des coups de fusil. L’idée de ce colonel qui a perdu son régiment nous distrait le reste de la journée.

      Une batterie de 150 et une batterie de 88 nous prennent d’enfilade. Le tir est exactement réglé sur l’axe et la profondeur du bataillon. Au moment où nous-y pensions le moins la terrible angoisse nous prend à la gorge et nous serre les entrailles. Nous sommes immobilisés sous le bombardement systématique. Une fois de plus notre vie est en jeu sans que nous puissions la défendre.

     Je pense que c’est aujourd’hui le 6 octobre 1918, que nous sommes près de la fin… Il ne faut pas, il ne faut plus être tué !

     Il a plu, les nuits sont froides. Depuis dix jours, les hommes couchent sur la terre nue et se battent, presque sans sommeil et sans avoir rien pris de chaud. Ils sont fatigués, malades; le major évacue beaucoup. Tous nous demandons la relève.

Extrait de « La peur’ de Gabriel Chevallier
Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s