Le braconnage

3 décembre 1916 : Des nouvelles du front, la Bataille de la Somme a officiellement enfin pris fin  la semaine dernière, bien que des combats locaux continuent encore. On peut penser qu’ils vont se rallumer sur la Champagne d‘ici quelques temps.

On a fusillé en début de semaine Louis Marie LEGENDRE à Somme-Suippe pour voie de fait.

De notre correspondant Ambroise Harel un poilu breton sur le secteur de Souain

     Le secteur est relativement calme, mais la température est rigoureuse ; la neige recouvre toujours le sol et il gèle fort sous le ciel étoilé. Les lignes allemandes ne sont pas très éloignées des nôtres. On entend de temps à autre les boches parler, décharger du bois et, pas très loin derrière leur première ligne, le bruit d’un petit chemin de fer. Derrière nos lignes, on entend un « boucan » infernal de charretiers et de bûcherons ; quelques poilus coupent du bois, même devant notre première ligne. Il fait si bon se chauffer, en descendant de garde, que le feu nous est précieux ! La gniole et le « jus » bien chaud sont aussi des bienvenus.

     J’eus un commencement de gelures aux pieds. Le major, sans m’exempter de service, le fit réduire la nuit. Chaque jour, il me prescrivit un massage des pieds à l’infirmerie. Malgré tout, ma souffrance demeura la même pendant tout ce séjour, mais mon mal ne s’aggrava pas. J’avais les pieds rouge, bleu et noir ; quand, après mon service, je m’enveloppais soigneusement dans mes couvertures et cherchais du repos, c’était en vain, dès que mes pieds se réchauffaient, ils me brûlaient comme du feu ! Je ne pouvais dormir.

     J’ai rejoins ma compagnie au camp «  Quat’Cinq » entre Perthes et Suippes et aussitôt elle partit cantonner plus à l’arrière, à Somme-Vesle pour un temps assez long. Ce territoire est bien cultivé et giboyeux. Le pays dénote une aisance moyenne qui semble le sortir de cette vaste partie maigre de la Champagne pouilleuse.

     Bon nombre de poilus braconnent le gibier à l’aide de collets. Naturellement, le gros Goupil fut un fervent de cet art! Un matin, il arriva avec un beau lièvre, et il fut décidé que nous lui ferions la fête au repas du soir. Entre-temps, notre capitaine qui avait eu vent de cette capture, proposa à Goupil l’achat de son lièvre : ce dernier, dont l’amour de l’argent était aussi fort que celui de son estomac, vendit Jeannot !

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     Est-ce par passion ou par remords de nous l’avoir promis que Goupil, peu après, dirigea ses pas du côté de la popote des officiers ? Toujours est-il qu’il revint avec son lièvre tout prêt à cuire. « Vois-tu pas ! disait-il, qu’un lièvre pendu à faisander peut prendre des pattes ! » Le soir, eut donc lieu notre petite fête dans la cuisine de notre logeur et Jeannot fut encore bien meilleur avec le goût de sa petite aventure. Nous levâmes nos verres à la santé de notre capitaine qui ne connut jamais l’histoire.

     Depuis Somme-Vesle, le braconnage a pris de l’extension : maintenant, les poilus chassent au fusil. De temps en temps, l’on entend des balles siffler dans tous les sens ; l’une d’elles vint même frapper dans les volets de la demeure du général et provoqua, des mesures très sévères. De ce fait, les « éclaireurs » du régiment parcourt à cheval la campagne à la poursuite des poilus-chasseurs ; bon nombre écopèrent de huit jours de prison ! La chasse au fusil s’arrêta et les collets reparurent !

Extrait de « Mémoires d’un poilu breton »  Ambroise Harel
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Enfants de troupe

11 novembre 1916 : De notre jeune correspondant Jean FRANCART, de SAINT-REMY-sur Bussy.

     A la rentrée des écoles au mois d’octobre, il n’y avait pas d’instituteur, le titulaire étant mobilisé. Monsieur Olivier instituteur à Somme-Suippe qui était près de la retraite, fut nommé provisoirement à Saint-Rémy. Dans les classes, il y a beaucoup d’enfants, l’effectif étant considérablement augmenté par l’admission des enfants de réfugiés qui avaient presque toujours des familles nombreuses. Il se donne un travail fou pour nous instruire alors que l’on a souvent la tête ailleurs, notre éducation a prit un retard considérable.

     Dans ces conditions, si les filles mieux protégées font des études presque normales, nous les garçons de six à douze ans, nous sommes très peu motivés, car les événements extérieurs sont si forts qu’ils nous détournent de nos études, parce que nous avons vu s’ouvrir devant nous l’immense livre de la vie et de la mort. Chaque jour, il nous apprend tellement de choses insolites, fait vivre tant d’événements dans un univers d’un sanglant implacable, mais supportés sans trop de problèmes.

     Nous fraternisons, avec des hommes qui viennent de toutes les provinces françaises, et chaque fois différents les uns des autres. Nous entendons tous les dialectes des gens du Midi, des Basques, des Bretons jusqu’au patois des gens du Nord, la langue rocailleuse des provinces du Centre, le parler des Savoyards, des Lorrains, des Parisiens et j’en passe beaucoup d’autres. De l’Europe, sont venus cantonner pour un temps bref ou parfois très long, des Anglais, des Belges, des Italiens, des Portugais, des Russes et des Allemands. De l’Afrique, sont venus dans notre village des Algériens, des Marocains, des Sénégalais qui en réalité sont des troupes noires levées dans toutes nos colonies de l’Ouest africain et des Malgaches de Madagascar. De l’Amérique sont venus des Martiniquais, de l’Asie, des Hindous, des Annamites, nom donné à toutes les troupes levées dans toutes les provinces de l’Indochine française. Dans ces conditions, comment les histoires de chemins de fer, de canaux, de fleuves, de départements, de robinets, d’intérêts simples ou composés peuvent avoir un quelconque intérêt pour des élèves qui boivent à pleines goulées à des sources autrement exaltantes !

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     Nous considérons que le certificat d’études n’est qu’un gadget lointain et inutile, mais malgré tout nous suivons régulièrement l’école, totalement décontractés dans nos allures et dans nos vêtements. Ceux-ci, neufs à la rentrée, bas, culottes, tabliers de couleur grise ou noire, se voient gratifiés au fil des jours de reprises, de pièces pour réparer tous les accrocs que nous faisons. Nos chaussures et nos sabots sont soigneusement « cirés » avec de la couenne de lard bien grasse, la tête tondue le plus ras possible à cause des poux et, élégance suprême, nous la surmontons d’un calot de soldat choisi parmi ceux qui ont les pointes les plus grandes et les plus provocantes, comme notre tête est plus petite, avec une épingle à nourrice, nous le mettons au bon gabarit. Les plus grands s’affublent d’une paire de bandes molletières autour des jambes ce qui leurs donnent la sensation d’être des hommes à part entière.

     En dehors de l’école, et pendant les vacances, nous les garçons de sept à treize ans, nous menons une vie exaltante de jeunes chiens sans collier. Tous les pères étant mobilisés, la mère restent seule pour élever les enfants, mais sa vie est   bien perturbée car elle doit faire marcher la ferme, se débattre avec des difficultés sans nombre et dans ces conditions elles ont bien du mal à tenir leurs enfants souvent nombreux. Nous en profitons pour prendre le large et mener notre vie en pleine liberté dans l’insouciance la plus complète. Vivant au milieu des soldats, nous faisons presque partie de l’armée française, nous regardons les soldats vivre et s’installer à la ferme, nous sommes particulièrement attirés par les cuisiniers qui préparent les repas.

     Au début la cuisine était faite par escouade et cuite sur un feu allumé entre deux pierres, quand les soldats ouvrent une ou plusieurs boîtes de singe (zébu de Madagascar), nous sommes invités à partager leur repas, ils nous donnent une gamelle avec une bonne ration de singe arrosée d’huile et de vinaigre ainsi qu’une bonne tranche de pain taillée dans une boule de l’armée. Pour manger, tout le monde se met assis n’importe où, n’importe comment. Comme les soldats n’ont pas de fourchettes à nous prêter, nous mangeons sans complexe avec nos doigts, pour arroser ce repas, ils nous donnent un peu de vin dans un quart bien culotté et pour terminer celui-ci, nous fumons le calumet de la paix en tirant sur une cigarette allumée par leur soin ou en fumant une pipe, mais le résultat de la pipe était souvent désastreux !

     Nous sommes devenus de véritables enfants de troupe, les soldats nous montrent le maniement des armes, ils nous apprennent à démonter et à remonter celles-ci. Pour nous, démonter une mitrailleuse est un jeu d’enfants, pour la remonter, la situation est plus compliquée et nous nous retrouvions presque toujours avec des pièces en trop ce qui fait rire nos professeurs qui nous traitent de bleus. Nous sommes bien vus des soldats parce que nous leur rappelons leurs enfants ou frères restés chez eux.

     Par ordre des autorités militaires tous les cafés et les épiceries où l’on vendait de la boisson est interdits à tous les militaires jusqu’à cinq heures, mais nous, nous pouvons y aller et très souvent chargés de bidons et de musettes, nous allons acheter du vin et des provisions pour les soldats. En récompense, ils nous donnent un ou deux sous, avec cet argent, nous allons à plusieurs acheter des cigarettes au bureau de tabac, trois cigarettes pour dix centimes, après quoi nous filons à la carrière pour les fumer en cachette. En revenant nous soufflons dans le nez des camarades pour savoir si notre haleine sent le tabac, ceci pour éviter des complications avec la famille.

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     Nos jeux consistent à creuser de véritables tranchées recouvertes de paille pour nous protéger des pierres de craie dont nous nous bombardons généreusement, nous creusons également des souterrains au péril de notre vie.

     Nous avons trouvé un jeu moins innocent, il consiste à mettre du carbure dans une canette de bière, à verser de l’eau dedans et à refermer la capsule de la bouteille, puis nous la jetions le plus loin possible car elle explose avec un bruit comparable à l’explosion d’une grenade.

Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
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Souain secteur calme

30 octobre 1916 : De notre correspondant Ambroise Harel un poilu breton sur le secteur de Souain

     En quittant la « Maison forestière » j’arrivai bientôt à hauteur de nos lignes d’artillerie ; je trouvai que, pour un secteur tranquille, notre artillerie lourde était active.

     Nous pratiquions par là la guerre d’économie, car je vis quelques territoriaux qui ramassaient des éclats d’obus ; ils avaient avec eux des petits ânes qui portaient cette ferraille.

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     Arrivé à ma nouvelle affectation je découvrais le fameux fusil mitrailleur qui avait fait ses début dans la Somme, je m’en fit expliquer le fonctionnement. Et en peu de temps je fut apte à m’en servir.

     Le secteur était relativement calme, mais la température était rigoureuse ; la neige recouvrait toujours le sol et il gelait fort sous le ciel étoilé. Les lignes boches étaient très éloignées des nôtres, notre poste d’écoute était aussi très éloigné de notre première tranchée (400 à 500 mètres), un boyau y conduisait. Ce boyau passait le long d’un bois très fourré, et sur sa longueur, trois autres anciens boyaux venaient aboutir ; ils étaient en partie comblés de fils de fer barbelés, mais néanmoins étaient constamment à surveiller la nuit ; dans le poste d’écoute passait une ancienne tranchée, comblée également de fils de fer et autres matériaux. Le poste était entouré d’un réseau de fils de fer barbelés ; près du poste se trouvait une espèce de fortin à mitrailleuses que les boches avaient ébauché avant l’abandon de cette position ; ce fortin avait quatre issues, nous en tenions une seule de libre. À 100 mètres derrière le poste d’écoute, qui était toujours tenu par un caporal et trois hommes, se trouvait, sur le boyau, une barrière de barbelés ; cette barrière nécessitait un homme de garde pour l’ouverture et la fermeture, elle ne pouvait s’ouvrir que du côté de nos lignes, et aussitôt que les hommes du poste d’écoute étaient passés, la barrière se refermait, ils étaient emprisonnés, le boyau était barré.

     Sur la longueur de ce boyau, s’échelonnaient un poste de fusil-mitrailleur, un second poste de quatre hommes ; tous ces postes étaient reliés par un service de liaison. Dans la tranchée de première ligne, il y avait peu de veilleurs.

      Tous ces postes étaient exposés à de fréquents coups de main, il fallait beaucoup de vigilance ! Les sections étaient loin d’être complètes et, avec l’absence des permissionnaires, il manquait des caporaux et le service de garde est pénible pour tous. La première nuit, je pris neuf heures de garde au poste d’écoute dont six consécutives ! Quel changement avec les nuits de l’hôpital

     La neige recouvrait le sol et il gelait. Il fallait voir la glace dans la barbe et les cheveux ! Le froid me picotait les pieds et l’on ne pouvait pas se donner un brin de mouvement en ce lieu, il fallait être tout oreilles ! Nous protégions notre corps avec les précieuses « peaux de bique ». !

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     Le lendemain soir, relevés par un autre bataillon du régiment, nous allâmes passer six jours au camp « Quat’Cinq » dans de bonnes baraques Adrian. Dès l’arrivée, comme toujours, ce fut le nettoyage et la revue de détail, puis les douches à Somme-Suippes.

     Les douches étaient fort bien installées et tenues par quelques soldats russes. L’on vous donnait d’abord un petit sac doublement numéroté pour vider vos poches, ensuite, dans une salle chauffée, nous nous déshabillions et formions un ballot numéroté de nos effets de drap qui passait à l’étuve ; le linge de corps était jeté pêle-mêle dans un tas commun. Dans une autre salle, nous passions aux douches qui étaient fort bien réglées et sortions ensuite nous essuyer dans une autre pièce où nous recevions le nécessaire de linge de corps, sec et bien propre, et notre ballot d’effets de drap. Nous étions donc complètement débarrassés des « totos » et dans une propreté qui nous mettait à l’aise.

     Jamais, par la suite, je n’ai rencontré une installation de douches aussi pratique, sauf chez les boches.

     Cette période de tranchées touchait à sa fin quand je fus envoyé suivre un cours de grenadiers à Suippes, d’une durée de huit jours. Avec la rigueur du temps, je me trouvais fort bien de coucher dans le bas d’une armoire dont, le soir, je fermais les portes : je n’avais pas froid. Nous ne trouvions guère de bois dans Suippes et on faisait du feu avec des meubles, des portes, du bois travaillé de toutes sortes, malgré la défense qui en était faite.

     Un jour, sous le pâle soleil de midi, je me lavai dans la Suippes. Après m’être essuyé, je pris mon peigne pour me démêler les cheveux; ce fut en vint, mes cheveux, en ce peu de temps, s’étaient gelés par la glace.

     Lorsque le ravitaillement arrivait, ils avaient des glaçons de pinard dans leurs musettes… et c’était bon à sucer! Le pain était également glacé ; pour le diviser, l’on se servait de scies et de hachettes. Cet hiver, le plus rigoureux de la guerre, dut encore nous faire souffrir par la suite.

Mémoires d’un poilu breton Ambroise Harel

 

 

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L’intendance

16 octobre 1916 : Georges SENART vient d’être blessé le 7 octobre à Rancourt et Edmond JAYEN hier à la main à Bouchavènes dans la Somme, leurs jours ne sont pas en danger.

Hier on a fusillé à St-Jean-sur-Tourbe le soldat DEDUYTSCHE René pour abandon de poste, il revenait avec le régiment du front de Verdun. C’est devenu une habitude, régulièrement on fusille, on y fait plus attention, peut être est-ce nécessaire, d’autres meurent les armes à la main, il y a tellement de soldats qui meurent, un de plus un de moins quelle différence !

De notre jeune correspondant Jean FRANCART, de SAINT-REMY-sur Bussy.

Il nous raconte comment le ravitaillement des soldats s’organise depuis SAINT-REMY. Un grand centre de regroupement des bovins se trouve situé à Somme-Vesle, les troupeaux arrivent par le train ou par la route, ils sont parqués en attendant la boucherie.

     Pour le ravitaillement des troupes en ligne, un abattoir de campagne est installé à Saint-Rémy.  Les bœufs qui viennent du Centre de la France sont transportés par wagons jusqu’à la gare de Suippes, puis acheminés à pied par la traverse. En arrivant, ils sont logés dans la grange et les écuries de la ferme de Jules Appert jusqu’au moment de l’abattage. Un jour par suite d’un arrivage important de bœufs charolais, ces derniers furent entassés très serrés dans les écuries. Comme il faisait très froid, les portes et les ouvertures furent fermées, mais le lendemain on retrouva vingt bœufs asphyxiés. Les hommes du village furent réquisitionnés pour les transporter au lieu-dit la Folie, pour les enterrer dans de grandes fosses creusées par les soldats. Ces hommes ont creusé tous les jours de grands trous pour enterrer les panses des animaux sacrifiés.

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Troupeau de vaches amené au centre de Somme-Vesle

     Au fur et à mesure des besoins, ces bêtes sont mises à mort dans la cour de la ferme Appert et dans la rue du Bourg en face de la ferme qui se situe devant le marronnier. Celui-ci a une grosse racine qui sort de terre ce qui facilite le passage d’une corde attachée à la têtière de l’animal qui se trouve ainsi immobilisé. A l’aide d’une grosse masse le boucher l’assomme en le frappant sur le front, une fois à terre, le bœuf est saigné, puis avec des mouflettes, il le suspendait par les pattes de derrière à la poutre transversale qui se trouve à l’horizontale de la porte de la grange de la ferme Gobillot. Une fois suspendu l’animal est ouvert et vidé de la panse ensuite la peau est enlevée ainsi que la tête, la queue et les abats, puis la bête est fendue en deux. Les quartiers sont suspendus à l’intérieur d’autobus parisiens réquisitionnés pour le transport de la viande et le lendemain ceux-ci partent pour le front, pour être distribuée aux parties prenantes.

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Aux cuisines de Saint-Jean-sur-Tourbe

      Pour laver le sang des bêtes abattues, les pompes à incendie avaient été réquisitionnées. Avec le jet d’eau de la lance, le sang est chassé dans une rigole qui conduit à la rivière.

     Il arrivait quelquefois que le boucher chargé d’assommer la bête ratait son coup, rendue furieuse par la souffrance, elle brisait son attache et s’enfuyait dans la nature et presque toutes les fois, elle devait être tuée à coup de fusil.

     La commune compte une très forte population de réfugiés qu’il faut nourrir. La viande était introuvable parce qu’il n’y avait plus de boucher pour en vendre et la viande traditionnelle, porcs, lapins, poules, canards, ont disparu depuis l’exode. Pour pallier cette crise, les autorités militaires ont donné l’ordre de distribuer les têtes, les queues, les abats à toute la population mais priorité est donnée aux réfugiés. Tous les matins, les représentants des familles se présentent pour avoir leur ration, les plus malins ou les plus filous se servent les premiers et prennent les meilleurs morceaux, bref c’était la pagaille. Pour y remédier le garde champêtre, le « père sonneu », (appelé ainsi parce qu’il a sonné les cloches pendant de nombreuses années) est chargé de remettre un peu d’ordre, mais celui-ci qui est déjà d’un certain âge a bien du mal à remplir sa tâche, car les bouchers et les « émigreuses » comme il disait lui jouent bien des tours. Mais ces mesures sont conjuguées à celles de la Croix Rouge, qui par l’intermédiaire de l’hôpital, donne chaque jour aux enfants une très bonne ration de riz au lait au chocolat, ce qui permet aux gens sans grands moyens de pouvoir se nourrir correctement.

Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
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Un village de l’arrière front

2 octobre 1916 : Louis THIEBAULT vient d’être blessé le 24 septembre pour la deuxième fois à Raucourt dans la Somme, ses jours ne sont pas en danger. Cela fait déjà un an que la terrible attaque  du 25 septembre 15 a libéré le territoire de la commune.

     On a fusillé le 13 de ce mois à St-Jean-sur-Tourbe les soldats Léon STOPIN et Antoine TRUC pour abandon de poste, ils revenaient avec le régiment du front de Verdun.

     Le 106eRI de Châlons et le 132eRI de Reims après avoir été relevés de Verdun fin juin dernier viennent d’être engagés  depuis le 20 septembre dans la Bataille de la Somme sur le secteur de Bouchavesnes. Beaucoup de jeunes de Souain se trouvent repartis pour un autre enfer.

     Nous avons un nouveau correspondant c’est le jeune Jean FRANCART, 11 ans de SAINT-REMY-sur Bussy. Malgré son jeune âge, il nous envoie régulièrement des nouvelles de son village.

     SAINT-REMY-sur Bussy comme toutes les communes de l’arrière front est occupé par les troupes en repos, les militaires sont par moment beaucoup plus nombreux que les villageois et le bourg à des allures de casernement.

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Le poste de commandement de St Rémy

     Depuis le mois de septembre 1914, Saint-Rémy se trouve sous l’autorité de deux hommes : le maire pour les civils et le major du cantonnement pour l’armée. Ces deux hommes bien qu’ayant des missions différentes sont obligés de collaborer en permanence pour le bien de tous. Par exemple, le maire est chargé d’établir et de signer tous les laissez-passer, mais ceux-ci doivent être contresignés par le major de cantonnement. Cet officier qui reste à demeure au village est chargé de loger les troupes qui restent en permanence au village ou celles qui ne font que passer, il doit organiser tous les bâtiments susceptibles de loger la troupe, en plus il est responsable du bon ordre. Il règle les conflits, jamais graves qui se déclarent entre les habitants et les soldats. Malgré ces deux autorités, la vie des habitants se trouve complètement perturbée car ils doivent vivre en symbiose dans l’inconfort avec l’armée et les réfugiés qui occupaient tous les corps de fermes. Trois pelotons de cavalerie commandés par un capitaine furent les premiers soldats qui s’installèrent à Saint-Rémy dans trois fermes contiguës, maisons comprises. L’état-major loge chez Monsieur Bouron malgré sa réticence et les états-majors se succèdent dans sa ferme, en prenant une importance de plus en plus grande.

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   Louise DAVIOT dans les baraquements de l’hôpital

      Dès le 20 septembre 1914, une ambulance chirurgicale au grand complet s’installa dans la rue du Bourg dans l’ancien pensionnat de filles encore en bon état. Tout le rez-de-chaussée est occupé par la salle d’accueil, la chirurgie, la pharmacie, les laboratoires. Au premier étage, dans les anciens dortoirs, on a installé des lits pour les blessés, dans les communs on loge les cuisines et la buanderie qui emploie de nombreuses femmes du village payées par l’hôpital, un petit bâtiment à l’écart est transformé en morgue. Dans les fermes et les maisons voisines de l’hôpital, on loge tous les services avec leurs chevaux et véhicules d’ambulance et de ravitaillement. Les infirmiers, les médecins, et plus tard les infirmières, sont logés dans les chambres réquisitionnées dans les maisons de la rue. Le silo à betteraves de la maison Pariset est transformé en plusieurs salles de désinfection, un incinérateur a été construit pour brûler les déchets de l’hôpital. Un groupe électrogène installé dans les jardins fonctionne jour et nuit pour éclairer la salle d’opération et les services. Un poste de police fut installé pour assurer la sécurité de l’hôpital. Une nuit, une sentinelle qui se trouvait dans la rue prit peur et tira plusieurs coups de feu ; à partir de cette nuit, le poste de cette sentinelle fut supprimé. Cet hôpital ne reçoit que les blessés gravement atteints dont l’état nécessitait des interventions de chirurgiens. Dès qu’ils sont transportables, on les évacue dans les hôpitaux de l’intérieur.

     Au début de la guerre on a inhumé les soldats dans le cimetière communal mais les autorités se rendirent rapidement compte qu’il était urgent de trouver un autre endroit pour servir de cimetière militaire en dehors du village. L’endroit choisi se situe au nord du pays, derrière le calvaire. Pour y parvenir, l’armée a aménagé deux sentiers dans le talus, un de chaque côté au-dessus des marches du calvaire. Une rampe du côté de la route fut construite pour éviter les accidents.

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Le cimetière militaire

     Quand un ou plusieurs soldats sont décédés, les enterrements se font dans le courant de l’après-midi, le cercueil recouvert d’un drapeau tricolore est porté sur les épaules de quatre hommes. Un peloton d’hommes armés, trois de chaque côté du cercueil, rendent les honneurs en tenant le fusil canon dirigé vers le sol. Une délégation de gradés de l’hôpital ou de divers corps d’armée cantonnant au village suit le cortège. Les corps sont conduits dans le chœur de l’église. Les vêpres des morts sont chantées, puis après l’absoute, précédé du prêtre de la paroisse avec la croix et les enfants de chœur dont je fais parti, le cortège se rend au cimetière militaire, après une dernière absoute le ou les corps sont descendus dans la fosse. Sur chaque tombe, on pose une croix en bois, portant le nom et le régiment du défunt, plus une cocarde tricolore posée à l’intersection des bras de la croix. Depuis peu, un « encadrement » en bois est posé autour de toutes les tombes. L’école n’existe plus, c’est donc une partie de mon occupation de la journée.

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Procession au cimetière militaire de Saint Rémy sur Bussy
Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
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Le Poste Chirurgical Paulinier

10 septembre 1916 : Pierre DRU de la classe 17 vient d’être incorporé et va faire son devoir au 94e RI.

     Le secteur de Souain est très calme, la guerre se résume en coups de main de part et d’autre pour connaître les troupes qui se trouvent en face.

     Le génie profite de cette période de calme relatif pour faire de grands travaux dans le village. Les soldats nous rapportent qu’il construit un hôpital souterrain près de la source de l’Ain, le long des anciens remparts.

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     Ce Poste Chirurgical Avancé porte le nom de « Paulinier » du nom du général commandant la division. Il se trouve creusé à   6 mètres sous terre dans la craie. Un grand couloir constitue l’âme principale avec de chaque coté des petites chambres pour les blessés. On y trouve une salle d’opération, une pharmacie, une salle des machines pour produire de l’électricité, une cuisine et des chambres pour les infirmiers. Un tunnel relie la galerie et débouche sur la source de la rivière à 30 m de là afin de s’approvisionner en eau pour maintenir une hygiène acceptable. Les soldats lavent leurs linges sur le cours d’eau.

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     Les galeries sont boisées et recouvertes de planches ou de tôles badigeonnées au lait de chaux pour une meilleur aseptise.

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     L’artiste russe Alexandre ZINOVIEV engagé au début de la guerre, s’est retrouvé dans les services de santé comme brancardier-musiciens. Il nous a envoyé des photos prises avec son Kodak, où l’on peut suivre la construction de l’hôpital. Avec ses camardes à la relève il se retrouve au repos à l’hôpital du Mont Frenet à Cuperly. La bande d’artiste pour la plus part issue du quartier du Marais à Paris, se divertissent en jouant de la musique dans les cagnas à   moitié enterrées qui leurs servent de chambre.

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Musicien-Brancardier

21 aout 1916 : Nous apprenons seulement maintenant qu’Iréné PINART a été blessé le 8 aout à l’ouvrage de Thiaumont près de Verdun, il semble que ce ne soit pas trop grave. Il avait  reçu la citation suivante: « Brancardier de Compagnie, s’est dépensé sans compter pendant la journée du 25 mai 1916. Pendant l’attaque n’a cessé de circuler dans les lignes pour évacuer les blessés et a employé ses nuits à enterrer ses camarades tués ».

     André JACQUART de Sommepy vient de nous donner de ses nouvelles, il faisait parti de la clique du village et lors de son incorporation il a été muté dans la musique du régiment. Comme tous les musiciens et beaucoup d’artistes, il s’est retrouvé Brancardier–Musicien au 94eRI et se trouve à Verdun. Sur le front il transporte les blessés, au repos il joue de la musique pour les prises d’armes et lors des concerts pour la population en ville.

     Tous les soirs, départ pour les carrières d’Haudromont. Les blessés sont portés près de 7 km, avec un arrêt à la redoute de Thiaumont, pour la piqure antitétanique. Il nous faut souvent 5 heures pour faire les 7 kilomètres. Les morts restent sur le terrain, à part un Commandant que nous avons rapporté l’autre jour. Une fois à Thiaumont, nous glissons dans un énorme trou d’obus plein de boue gluante. Nous sommes enlisés avec le Commandant. Deux autres brancardiers nous tendent un bout de brancard pour nous sortir de la gangue l’un après l’autre. Nous inhumons le Commandant au cimetière du Faubourg.

     Dans les Compagnies, on ne trouve plus de volontaires pour aller au ravitaillement, trop de corvées ne reviennent pas, détruites, anéanties.

     Le médecin m’a dit : je vous confie un secret :   il faut 50% de perte pour être relevé, nous sommes à 48%, ramenez-moi des malades…. Le lendemain, nous revenons avec 18, j’ai du prendre le dernier par le bras, après avoir fait 80 mètres, j’en trouve un autre dans un trou d’obus. Il me dit « je n’en peux plus », je l’ai pris également par le bras et je les ai traînés tous deux jusqu’aux ruines de la caserne Marceaux….. Le médecin m’a dit vous avez avancé la relève d’un jour.

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   Cadavre dans le Bois d’Avocourt

      Certains soldats peuvent à peine marcher. Les combattants sans forces ont tous coupé 30 ou 40 cm de leur capote, pour ne pas à avoir porter toute la boue qui si colle.

     Au Mort-Homme, c’est l’écrasement continuel par les 210, le transport des blessés se fait de jour comme de nuit, près de 5 km aller et retour. L’averse des 210 est formidable, on voit les obus en haut de leur course basculer dans les nuages et retomber.

     J’ai vu un soldat enlevé par une de ces explosions et projeté dans les branches d’un peuplier et y rester.

     Le régiment vient d’être relevé après avoir perdu moitié de son effectif.

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