C’est une victoire!

21 juillet : Des nouvelles de nos soldats _ Nous venons d’apprendre la mort de Nestor BERNARD à l’ambulance de Sezanne le 16 juillet. Il est décédé des suites de ses blessures lors de l’attaque allemande de la veille sur Dormans. Il faisait parti du 404e RI.

Georges SENART à été fait prisonnier à Cuchery dans la Marne ce même jour, il est parti en Allemagne pour le camp de Cassel.

Etienne JUILLON a été cité à l’ordre de la 163e Division « Canonnier-Stock, courageux et brave. Le 15 juillet 1918, est resté à son poste de combat jusqu’à épuisement de ses munitions et ne s’est replié qu’à la dernière minute, en combattant pied à pied », il a reçu la Croix de guerre avec étoile d’argent.

 

C’est une victoire :

Nous avons appris par des prisonniers que L’empereur Guillaume II lui-même était à l’observatoire du Blanc Mont pour assister au triomphe de ses armées. Dans l’esprit du commandement allemand, cet  » assaut de la paix » devait donner l’estocade finale aux forces alliées. Cette journée fut au contraire le  » tournant de la guerre « . C’est grâce à la victoire du 15 juillet, remportée par la IVe Armée sans qu’une seule des grandes unités de réserves ait été engagée, que put être déclenchée, le 18 juillet, l’offensive qui va conduire les alliés à la victoire. Mangin est en train de réduire la poche de Château Thierry, les Allemands sont partout repoussés.

Mais les pertes sont lourdes; près de 14.000 Français, plus de 9.000 Américains ont été tués, blessés et disparus, elles témoignent de l’acharnement des combats. Mais ces sacrifices nous donnaient le succès.  Les Allemands ont laissés huit fois plus d’hommes sur le terrain.

Carte1918

L’ennemi a repris ses positions sur la crête de Navarin et maintenant les deux armées dont les tranchées se faisaient face à 100m l’une de l’autre sont maintenant éloignées de deux km. L’espace entre les deux lignes est occupée de part et d’autre par des petits postes avancés qui occupe le « no man’s land » Une autre manière de faire la guerre vient d’être inventée.

De notre correspondant André Grapp du 158e RI -Hurlus.

     Vers 10 heures du soir le 14 Juillet 1918, notre artillerie se mit à tirer et on commença à voir des gerbes de feu s’élever par endroits comme si un obus venait d’atteindre quelque dépôt de munitions. Nous attendions la suite… A minuit, tout l’horizon s’éclaira d’un seul coup : c’était cette fois l’artillerie allemande qui entrait en action. A la hauteur des Hurlus, nous contemplions ce gigantesque feu d’artifice de l’étroit élément de tranchée qui nous avait été assigné comme poste de combat. Nous ne pouvions rien faire de plus que d’attendre le feu roulant préludant à l’arrivée sur nous de la première vague d’assaut, en espérant qu’aucun des obus qui tombaient à l’entoure n’atteindrait d’ici là notre groupe.

     Bientôt une forte odeur de gaz nous incita à mettre nos masques. Après une longue attente, malgré tout assez anxieuse, pour moi comme pour tout le monde, nous entendîmes les arrivées d’obus se précipiter c’était le fameux « Trommelfeuer » , précédant de peu l’arrivée des assaillants. Nous nous mîmes alors à lancer des grenades au jugé, pour faire un tir de barrage à notre manière, mais, ce jour-là, nous ne vîmes pas un seul soldat allemand ! Aucun ne put aborder la tranchée que nous occupions.

     Il n’en fut malheureusement pas de même sur notre droite dont les Chasseurs fléchirent tout d’abord sous le choc de l’ennemi, et notre capitaine, craignant de se laisser déborder, parlait de nous donner un ordre de repli. Mais un adjudant énergique organisa une contre-attaque qui rétablit la situation.

     Tout de même, il s’en était fallu de peu que les assaillants n ‘atteignent notre propre tranchée.

     Les journées du 16 et du 17 se passèrent sans autre incident Mais, le 17 au soir, ordre nous fut donné, une fois la nuit tombée, de nous poster au creux du ravin qui nous séparait de la tranchée Galata. Nous comprîmes que nous allions avoir à la reconquérir le lendemain. Confirmation nous en fut donnée : une vaste contre-offensive allait être lancées sur tout le front de l’attaque allemande, en vue de résorber la poche de Château-Thierry .

     A cinq heures moins cinq, le tir de nos canons se déclenche. A cinq heures précises, c’est pour nous l’heure H. L’aspirant Chauchoin, me dit « Suis-moi, tu as un V . B, il nous le faudra pour envoyer éventuellement des fusées. Et nous voilà partis ! nous nous engageâmes, en file indienne, dans un boyau qui devait nous masquer, sur une bonne distance, aux Fridolins. Instant émouvant malgré tout, mais une fois engagé dans l’action, on n’a plus le temps d’avoir peur, et c’est le plus calmement du monde que nous nous avançons d’un bon pas vers l’objectif.

Agostini dessin mitrailleuse

     Le croira-t-on ? Nous n’avons pas eu à tirer un seul coup de fusil, ni à lancer aucune grenade pour récupérer la tranchée Galata ! Surpris, ses occupants l’ont évacuée en toute hâte. J’aperçois quelques retardataires qui se défilent en rampant par un boyau et les signale à Chauchoin qui fait braquer une mitrailleuse sur le tournant de ce boyau où on les voit apparaître, puis disparaître, les uns après les autres. Nous apercevons les balles qui soulèvent le sable de part et d’autre des corps plaqués au sol.

     Les corps s’immobilisent et la mitrailleuse s’arrête. Mais à peine a-t-elle suspendu son tir que ceux qu’on croyait morts recommencent à ramper et disparaissent, cette fois, définitivement à notre vue. Blessés ? Sûrement mais non pas tués. Le dirai-je ? J’en éprouve un certain soulagement.

     On se réinstalle. Les uns tirent un casse-croûte de leurs musettes. D’autres commencent une partie de cartes. On s’imagine volontiers que rien ne se passera plus dans cette journée du 18.

     Mais, vers 9 heures, un agent de liaison apporte à notre capitaine un pli qui n’est pas de bonne augure. Nous voyons sa figure se rembrunir. Enhardi par le succès de l’attaque du matin, le colonel donne l’ordre de pousser plus avant. Le capitaine n ‘est pas content du tout et il ne s’en cache pas. Il sait que, maintenant, l’ennemi est sur ses gardes et que l’affaire sera chaude. Ne pouvant tout de même se dérober aux ordres reçus, il prescrit à la section du sergent Hugon de tenter je ne sais quelle manœuvre tandis que les autres essaieront de progresser par le boyau que nous avons devant nous et que notre mitrailleur prenait tout à l’heure en enfilade.

     Mais cette fois, c’est l’échec. Le sergent Hugon est blessé. Mon camarade, d’abord blessé au bras avant d’avoir abordé le point critique, me dit au passage : « Chic, j’ai la blessure-filon .! » Il est tué, l’instant d’après, à ce passage maudit.

Extrait de « Testament du dernier poilu d’Alsace André Grappe, du Haut-Doubs à Strasbourg, un destin dans le siècle »
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Le coup de main du Mont Sans Nom

16 juillet : La situation est stabilisée, les allemands essaient encore aujourd’hui de percer notre dispositif mais en vain. Là où ils refluent nous récupérons par des contre-attaques le terrain volontairement abandonné.

   Nous avons maintenant des précisions sur le coup de main du Mont Sans Nom qui nous donna le jour et l’heure de l’attaque allemande.

     Le Lieutenant Balestié nous annonça que nous devions exécuter une opération d’assez grande envergure. Il étala un plan directeur sur sa table et nous donna quelques explications.

     Le terrain se présentait ainsi : les tranchées allemandes sont distantes d’environ 300 à 350 mètres des nôtres . La zone dans laquelle nous devons opérer est large de 300m et profonde de 500m, l’artillerie va encager le secteur par des tirs pour parer la venue de renforts. Des obus fumigènes masqueront la vue aux mitrailleuses. Le but est de ramener des prisonniers coûte que coûte, rapporter des renseignements sur l’attaque et détruire du matériel. Nous serons 170 hommes scindés en trois groupes, composés de 72 fantassins, 60 grenadiers, 10 pour 3 lances flamme, 16 sapeurs du génie, 8 brancardiers et 4 téléphonistes

 darnand

Carte « Mémoire des Monts de Champagne »

Le Sergent Joseph Darnand du 366eRI nous raconte le coup de main

     Le 14 juillet, dans la matinée, on nous apprit que l’affaire se ferait dans la nuit qui suivrait. Quelle émotion ! Et pourtant nos hommes étaient des braves. Les groupes commencèrent immédiatement à se porter en ligne et à occuper deux abris différents, proches des emplacements de départ. 

     Le lieutenant nous annonça que l’opération était avancée et commencerait à 20 heures, en plein jour. Quel coup de foudre ! Nous qui pensions opérer la nuit, jouir de la surprise, être obligés de sortir en plein jour, traverser 300 mètres entre les lignes, traverser les tranchées boches sur 300 mètres de largeur et pousser à 500 mètres à l’intérieur de leurs lignes ; tout ça en plein jour, sans préparation d’artillerie et simplement derrière un barrage roulant.

     Il est maintenant l’heure, chacun répète les commandements à voix basse : Attention. Trois minutes. Deux. La dernière fut plus longue encore.

     Huit heures. Un tonnerre passa au-dessus de nous. D’un seul coup, notre artillerie venait de commencer son tir, les mitrailleuses de crépiter. Le cri : “En avant !” fut répété et nous partîmes au pas de course.

     La ligne des guetteurs est franchie. On colle au barrage, la deuxième tranchée est dépassée. Chaque groupe marche isolément et sur son objectif respectif. La troisième ligne est là. Les boches sont dans leurs abris, leurs sacs dehors ; on ne s’arrête pas : on dépasse le barrage français ; on prend le bled pour couper au court et on tombe en quatrième ligne avant que l’ennemi en soit revenu, avant qu’il soit sorti de ses abris. Les 155 français pleuvent dru encore. Un obus tombe sur l’abri à quelques mètres. Le tir s’allonge un peu. La tranchée est bouleversée. On fait 40 mètres environ et une entrée d’abri est là. Conformément aux prescriptions données au départ, trois hommes (les derniers) s’arrêtent. Une autre encore : deux hommes se posent là. Devant une troisième entrée la même chose se passe, et enfin, plus loin, la quatrième. L’abri est gardé et les occupants sont prisonniers. Tout s’est passé comme il était prévu. Deux groupes nous protègent à chaque extrémité de la tranchée. Nous sommes en sécurité, gardés de tous côtés. Il faut maintenant faire sortir les ennemis.

     Le travail commence. Quelques mots d’allemand sont connus de tous. Nous crions aux entrées : « Sortez ! Rendez-vous ou kaputt ! » Comme réponse on nous tire des coups de fusil du fond de l’abri. Le temps presse. Je donne l’ordre de lancer des grenades dans trois entrées. On attend à la sortie de la quatrième. Rien encore.

     “Les grenades incendiaires !”, tel est l’ordre qui circule. Elles sont lancées, les marches de l’abri fument ; une fumée noire sort de l’abri mais rien ne se montre toujours à la quatrième entrée restée libre. Les bombes de 8 kilos sont alors jetées. Les trois premières entrées s’effondrent. J’essaie de descendre dans la quatrième. Les coups de feu partent encore, c’est tenter l’impossible.

     La rage me prend. Il y a des boches et nous ne pouvons les avoir. Je fais jeter des grenades dans la dernière entrée. Qu’ils meurent tous alors. Les munitions s’épuisent. “Kamarades ou Kaputt !” répète-t-on. Enfin, dans la fumée, un boche monte et sort, les bras levés, ses vêtements en feu et le visage sanglant. On essaie de lui donner confiance. Il cause français un peu et dit être seul dans l’abri. On lui montre une grosse bombe de 8 kilos que l’on va jeter dans cette dernière entrée. Il appelle alors les autres. Les kamarades montent. Ils sont en sang, brûlent et paraissent être des loques humaines. Ils tremblent comme des feuilles. Il en vient toujours. Combien ? Nous ne savons. Cinquante peut-être. Nous sommes si peu nombreux, dispersés comme nous le sommes. C’est suffisant, nous pourrions de vainqueurs devenir prisonniers. Un arrêt. On remonte. Lancez les grenades ! Quels cris dans l’abri ! Une bombe est enfin jetée pour terminer, elle éclate et l’entrée s’écroule. C’est fini.

     Il faut rentrer maintenant. Les prisonniers reprennent des jambes. Le groupe se rassemble, emmenant les boches. Quatre hommes restent en arrière avec moi pour protéger la retraite. Les prisonniers sont chargés de ce que l’on trouve : appareils de visée, minen, niveaux, caisses, etc… Que renferme tout cela ? Les boches n’ont plus de force… Nous en laissons en route… Les tranchées sont vues au retour. Partout, ce n’est que des dépôts de munitions, minen camouflés, lignes téléphoniques neuves. On détruit ce que l’on peut, on coupe les fils, on brise les plaques de marbre des appareils. On prend les consignes affichées aux portes d’abris. Je m’attarde quelque peu. Nous n’en pouvons plus, nous écumons et nous ne pouvons plus causer. Nous abandonnons du matériel. Nous arrivons vers le blockhaus. Les autres groupes sont rentrés déjà. Le lieutenant est là avec quelques hommes. Il s’inquiétait de notre sort et nous félicite. Quelle joie ! Nous dansons une gigue au son du klaxon que manœuvre le lieutenant. C’est le signal du retour dans nos lignes.

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     Les héros du coup de main

Nous nous aidons à ramener nos blessés, et nos deux camarades tués. Nous sautons dans notre tranchée vers 9 heures. Les prisonniers sont déjà à l’arrière. On nous apprend qu’ils déclarent vouloir attaquer le lendemain. La douche ! Nous savons plus tard au P.C. du Bataillon qu’ils sont 27. Trois ont été pris par les autres groupes ; le mien en a 24 à son compte. Nous sommes fiers et nous éprouvons une joie sans bornes. Le 4e Bataillon est à l’honneur. Le coup de main avait duré trois quarts d’heure , le commandant est content de ses grenadiers.

     L’interrogatoire des prisonniers commence ; dans la nuit, nous connaissons d’autres détails. L’ennemi commencera sa préparation à minuit et attaquera au jour, à 4 heures. Mais nous sommes prévenus. Des dispositions nouvelles sont prises. Nous les attendons et nous pensons, dit-on, “au beau bec qui les attend”.

 Extrait du rapport du Sergent Joseph Darnand, 366eRI

 

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L’attaque est commençée

15 juillet : Ca y est l’attaque allemande est commencée, nous sommes attaqués sur tout le front de Prunay à l’Argonne depuis 3 h 50 à 4 h 10 ce matin. Les Allemands avancent, non sans peine, à travers les organisations de la première position, gênés et éprouvés par les feux des troupes de couverture et par les tirs de l’artillerie qui les contraignent à rompre l’ordonnance de leur attaque. Ils dépassent et encerclent successivement les petits postes, puis les sections avancées, enfin les compagnies d’hinterland, au prix de vifs combats. Vers 7 h 30 ce matin, ils sont presque partout au contact de la position de résistance qu’ils assaillent avec violence.

Agostini Plan General

    Les Allemands croyaient attaquer des troupes ayant joyeusement fêté le 14 juillet. Ils se heurtent à des unités en état d’alerte. Bien plus, alors que la préparation d’artillerie allemande devait commencer à minuit dix, notre contre-prépara­tion débuta à vingt-trois heures trente sur leur troupes massées en attendant l’heure de l’attaque..

    Hier soir un coup de main heureux vers le Mont Sans Nom nous a ramené des prisonniers qui nous ont donnés l’heure et le plan de l’attaque.

    Les petits postes laissés dans l’hinterland, nous ont renseigné de l’avance exacte de l’ennemi en lançant des fusées signal. Cela nous a permis de pilonner leur ligne d’attaque en fonction de leur progression. Ils avaient pour mission de disloquer les premières vagues d’assaut, de les retarder et les faire décoller du « barrage roulant» qui avançait imperturbable, selon un horaire fixé d’avance. Petit à petit les combats de ces sacrifiés se sont éteints, on ne les entend plus, que sont ils devenus tués ou prisonniers, on ne le sait pas.

     Depuis 7 h 30, les Allemands sont presque partout au contact de la position de résistance qu’ils assaillent avec violence mais notre vrais ligne replacée sur l’ancien front de 1915 est solide, l’ordre est de ne pas reculer d’un pouce. Cela fait plus de six heures que l’ennemi attaque dans le vide, il a parcouru trois km, est épuisé est décimé par nos tirs, il se trouve coupé de son ravitaillement en munition et doit mener maintenant le combat. Chaque coup de boutoir dans notre mur défensif se solde pour l’instant par un échec, on tient bon. Par endroit on mène même des contre offensives pour le repousser et se mettre à l’abris des tirs de leur mortiers. Leur artillerie est à bout de course, la notre est à tir tendu.

     Le sort de la France se joue en ce moment.

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On fête le 14 Juillet

14 juillet : Des nouvelles de nos correspondants du 158eRI

     Pour fêter la fête nationale, nous avons eu droit à un menu particulièrement soigné, le dessert était du riz au chocolat et chacun de nous avons reçu un cigare. Mais après ce festin, nous sommes en alerte, l’attaque allemande attendue depuis quelques semaines est imminente, et qu’en conséquence, nous ne sommes pas autorisés à aller coucher, en dehors de nos heures de créneau, dans les cagnas où nous avons coutume de dormir. Nous sommes tenus de demeurer toute la nuit à nos emplacements de combat.

Du coté du 21eRI de notre correspondant le Capitaine AGOSTINI (groupe de sacrifiés)

Pour cette circonstance solennelle, « Gras-du-Nez ». notre cuistot, a dressé un menu auquel nous allons faire un sort. Qu’on en juge :

– hors d’œuvres variés,

– un rôti de veau sur purée gratinée.

– des choux-fleurs sauce béchamel,

– des confitures et des fruits de saison,

– de la tarte aux pommes,

le tout arrosé d’une rasade de « pinard », et pour terminer, un bon café parfumé d’une lampée de « gnôle ».

agostini bouteille

    Gras-du-Nez m’offre un car de pinard 

En tant que chef de popote, Blouctet nous ménagea une surprise réjouissante : il tira du sac à provision une excellente bouteille de « Cliquot-Ponsardin » qui fut accueillie par des vivats chaleureux et que l’on but à notre victoire prochaine. Il était l’objet même, celui poussé sur la terre que nous défendions.

     Il va sans dite que tout le long du festin les conversations allaient bon train, chacun tenant à placer la bonne blague tenue en réserve.

     Pour hâter la digestion, après le café et les cigares, j’ai proposé à mes invités d’aller faire un tour aux observatoires. Dix minutes plus tard, nous grimpions dans les deux tourelles dissimulées sous le feuillage.

     Nous observons le paysage, au bout de quelques temps Guyot s’écria : « j’en vois un ! ». Observant à mon tour, je finis par distinguer quelque chose comme un puceron qui se déplaçait lentement sur te sol crayeux. Continuant à scruter soigneusement cette partie du terrain, j’eus la surprise de découvrir toute rangée de points grisâtres, remuant doucement, je demandai d’urgence la présence d’un officier d’artillerie au bout du fil.

     Du fait que pour une raison ou pour une autre on avait interdit de tirer le canon, il me fallut parlementer véhémentement et aller jusqu’à menacer d’alerter le général de division en personne. Bref, ce fut un colonel qui se présenta au bout du fil.

     Après que je lui eus exposé la situation, il prit sur lui de transgresser l’ordre. Il me pria de conserver l’oreille à l’appareil et de patienter quelques instants…puis il m’adressa cet appel : « Allô ! observez…coup parti ! ».

     Avec une pointe d’impatience, je tendis l’oreille en guettant le projectile qui tardait à venir. Et je comptais : « un, deux, trois, quatre, cinq, six secondes… » Enfin un miaulement bien connu se fit entendre dans le ciel, s’amplifiant à mesure qu’il arrivait au-dessus de nous : « bzi…zi…zi…zi—ouah ! », fit-il en s’écrasant.

     Alors, moi : « Allô I… le coup a porté sur l’extrême gauche de la ligne des travailleurs…Tirez le deuxième coup un peu plus à droite, de façon à les encadrer ».

     Lui : « Allô ! observez…coup parti ! » Et le second obus de 75, à son tour, émet son miaulement dans le ciel en décrivant sa trajectoire : « bzi…zi—zi…zi…ouah ! »

     Alors moi : « Allô !…le coup a porté sur l’extrémité droite de la ligne en question…envoyez une salve entre les deux points de chute, je vous prie… »

     Lui : « Allô !…observez… la salve est partie ! », « bzi…bzi…bzi…ouah L..vrang !…boum ! »

     Oh ! l’agréable musique que font ensemble les obus de nos canons en passant au-dessus de nos observatoires. Les voici qui tombent en averse sur la butte de Souain, soulevant des geysers de poussière et de craie. C’est un sauve qui peut général parmi les « Friddins » qui s’enfuient à toutes jambes après avoir laissé bien des leurs sur le sol.

     Voyant cela, le joyeux Guyot tire cette conclusion qui nous fait beaucoup rire : « On s’en souviendra longtemps de la Fête du 14 Juillet 1918 et des pétards de 75 que l’on a tirés en son honneur ».

Tiré de Souvenirs du Colonel Agostini 21eRI
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La Compagnie Z

11 juillet : Une équipe du génie que l’on appelle la Compagnie Z est venue depuis quelques temps faire des aménagements en première ligne. Cette compagnie est spécialisée dans la manipulation des gaz de combats. Le soir ils transportent des bouteilles de gaz pour les répartir dans les tranchées tout au long du front. Les soldats sont méfiants, cohabiter avec cette menace ne les enchante pas, un obus sur une bouteille aurait des conséquences désastreuses.

gaz bouteilles

     Les coups de main sont quotidiens maintenant, chaque nuit des volontaires pénètrent chez l’ennemi pour chercher à faire des prisonniers. Ces prisonniers sont ensuite conduits à l’arrière pour être interrogés par des interprètes, il nous faut connaître qui ils sont, combien sont-ils, et quand l’attaque va-t-elle se produire.

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L’attente

8 juillet 1918 : Les Allemands renforcés de leurs divisions revenant de Russie ont réussi toutes leurs offensives du printemps créant des poches importantes sur le front. Le 21 mars sur la Somme, le 9 avril sur Armentières et le 27 mai en descendant jusqu’à Château-Thierry. Maintenant il n’y a plus de doute, ils vont tenter la même chose en Champagne avant le renforcement américain, on vient de nous lire une note du général Gouraud commandant notre IVe Armée.

attente

Ordre aux soldats français et américains de la IVe Armée

Nous pouvons être attaqués d’un moment à l’autre. Vous sentez tous que jamais bataille défensive n’aura été engagée dans des conditions plus favorables.

Nous sommes prévenus et nous sommes sur nos gardes.

Nous sommes puissamment renforcés en infanterie et en artillerie.

Vous combattrez sur un terrain que vous avez transformé par votre travail opiniâtre en forteresse redoutable, forteresse invincible, si tous les passages sont bien gardés.

Le bombardement sera terrible, vous le supporterez sans faiblir.

L’assaut sera rude, dans un nuage de poussière, de fumée et de gaz.

Mais votre position et votre armement sont formidables.

Dans vos poitrines, battent des cœurs braves et forts d’hommes libres.

Personne ne regardera en arrière, personne ne reculera d’un pas.

Chacun n’aura qu’une pensée : en tuer, en tuer beaucoup, jusqu’à ce qu’ils en aient assez.

Et c’est pourquoi votre général vous dit : Cet assaut, vous le briserez et ce sera un beau jour.

Général Henri Gouraud

 

De notre correspondant André Gapp du 158e RI secteur de Perthes-les-Hurlus

     La profondeur entre la première ligne et la ligne intermédiaire et parsemée de centres de résistance   positionnés tous les deux km. environ. Des groupes de « volontaires » l’occupent, ils ont un adjudant ou un capitaine à leur tête, des mitrailleuses une importante quantité grenades et de munitions,   des abris renforcés, un infirmier, un cuistot et de la nourriture pour plusieurs semaines. Ces hommes vivent en autonomie, coupés du reste de la troupe, nous ne devons pas avoir de contact avec eux, seul l’officier est relié par une ligne téléphonique avec l’arrière.

ouvrages

     Tous les soirs nous évacuons la première ligne au couché du soleil et retournons trois km en arrière sur notre ligne de 1914 et tous les matins avant l’aurore nous la réintégrons. La nuit les tranchée sont vides, les sous-officiers parlent sous le manteau et ne comprennent pas pourquoi on abandonne la première ligne si chèrement conquise et payée de tant de sang, on nous a toujours dit de ne pas lâcher un pouce du sol de France.

     Le terrain est laissé à ces groupes et à des sections de six ou sept hommes réparties ça et la, ils occupent la zone de contact et patrouillent toute la nuit dans le no man’s land, le matin ils regagnent la ligne à l’arrière pour se reposer.

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Le coup de main

5 juillet 1918 : Il se passe des choses, on parle ; les simples soldats que nous sommes sentent d’une manière instinctive que l’orage va arriver. Les bruit courent que les allemands se renforcent, tous leurs hommes engagés sur le front russe sont maintenant revenus face à nous. Les premiers Américains arrivés l’année dernière commencent seulement à être opérationnels, on en voit un peut partout, des unités sont arrivées à l’arrière.

Mais le compte n’y est pas encore les deux millions arrivés sur le sol français sont encore en instruction, si une attaque devait avoir lieu elle se ferait à un contre dix dans certains secteurs.1 Centre de Resistance St Souplet

   Centre de résistance

    Toute les nuits, nous partons faire des travaux pour renforcer des réseaux de fils barbelé et aménager des tranchées. Une nouvelle tactique semble se dessiner, on tapisse la profondeur entre la première ligne et la seconde de positions fortifiées disséminées ça et là on appelle cela des centres de résistance. On ne comprend pas pourquoi on ne renforce pas plutôt le front d’attaque, mais les mystères de la stratégie militaire échappent au simples exécutants que nous sommes.

     Un autre signe avant coureur, on demande des volontaires pour aller faire des coups de main chez les boches pour ramener des prisonniers.

 Voici le récit du soldat Anselme DIMIER du 22e BCA juillet 1918 _Trou Bricot_

      On demanda des volontaires pour faire une sortie. Cela voulait dire qu’on irait patrouiller devant les lignes pour trouver l’ennemi. On nous fit laisser nos papiers et découdre nos écussons, je n’étais pas très rassuré, car je savais que tout combattant ne portant pas les écussons de l’armée régulière était tenu pour franc-tireur et que nous serions fusillés sans autre forme de procès.

     A 11 heures du soir, un sac à terre enroulé sur le casque, quatre grenades « citrons » dans chaque poche, le masque « M2 » en bandoulière et un pistolet 7,65 à la main, cinq chasseurs se glissèrent en grand silence par-dessus le parapet de la tranchée, sous la conduite de l’aspirant, chef de section. Nous partîmes en rampant. Il faisait clair de lune, l’herbe était humide dans le bois, et l’on aurait glissé facilement sans les lourdes poches pleines de grenades, qui gênaient beaucoup le mouvement des jambes.

     On arriva bientôt à une levée de craie ; c’était le gros abri, il s’agissait de l’encercler pour le visiter. Nous nous approchâmes tout doucement, en rampant, avec des précautions infinies, nous arrêtant à chaque instant pour écouter, en retenant notre souffle. Nous n’étions plus qu’à quelques mètres de l’abri. Peut-être l’ennemi nous avait-il vus et nous laissait-il approcher pour nous tirer à bout portant. Nous restâmes immobiles un bon moment. Je n’entendais que les battements à tout rompre de mon cœur. Comme hébété. j’avais l’impression que nous allions à une mort certaine.

     Quand on eut encerclé le réduit, restait à en faire la visite. Il y avait deux entrées, une de chaque côté. Je fus posté à l’une, tandis que, par l’autre côté, les patrouilleurs descendaient dans l’abri. A l’entrée de l’escalier, le pistolet braqué sur le trou noir, j’attendis là quelques minutes atroces, l’oreille tendue, m’attendant à entendre la lutte s’engager au fond, et prêt à abattre à bout portant ceux qui tenteraient de s’échapper, tremblant de tous mes membres à l’idée de tuer ainsi dans cette horrible chasse au furet, Mais rien. L’abri était vide , ce fut un immense soulagement.

     Au dehors, les autres ont trouvé deux cadavres. Il faut prendre leurs armes et voir s’ils n’ont pas de papiers sur eux. Je laisse cette besogne aux autres.

     Puis on avance encore. Mais l’heure tourne, les nuits sont courtes : il faut rentrer. Nous ramenons un Mauser, un beau pistolet Para-bellum et les papiers pris sur les cadavres.

    Je ne fus pas fâché de me retrouver dans nos lignes. Je venais de vivre des heures fantastiques; et je me demandais si j’aurais jamais le courage de recommencer pareille escapade.

 Extrait de « Il y a cinquante ans en Champagne » par Meridi Malnese
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