Le printemps ne vient toujours pas

Les nouvelles du front :   12 mars _ Grace   à l’acheminement de pièces d’artillerie nouvelles, nous avons pu faire une préparation qui a permis d’attaquer. Il y a cinq jours sous une tourmente de neige nous avons repris tout le terrain perdu le 14 février. Aujourd’hui un dernier assaut vient de consolider les positions de la Butte du Mesnil à Maison en Champagne..

  De notre correspondant le docteur H… à l’H.O.E de Suippes

 8 mars : Le canon tire furieusement, les trains blindés, le 155, des mines dans les camps font rage. On en est à 50 heures de bombardement. En attendant il neige ! L’attaque est une réussite.

  Perthes Flameng prise de la 1ere tranchee allemande devant Perthes 9 h 30 25 sept 15

 Perthes Flameng prise de la 1ere tranchée allemande devant Perthes

De notre jeune correspondant Jean FRANCART, de SAINT-REMY-sur Bussy.

      Nous ne sommes pas encore sorti de cet hiver extrêmement rigoureux et long. La vie des hommes, soldats ou civils, est très pénible. Dans les tranchées, on a été obligé d’évacuer des milliers d’hommes pour cause de pieds gelés vers les hôpitaux de l’intérieur. Cette infection est très douloureuse, longue à guérir et nécessite souvent l’amputation du pied. Le froid à été si vif que l’haleine de la respiration se gelait sur les moustaches et sur les barbes transformées en bloc de glace. Malgré tout, les combattants sont beaucoup mieux protégés pour subir le froid et la pluie que les hivers précédents, ils portent tous plusieurs chandails, un bon caleçon, la tête et le cou protégés par un passe-montagne et un cache-nez fournis par l’armée ou tricotés dans leurs familles, en plus, ils sont tous dotés d’une peau de mouton qui protège le dos et la poitrine en gardant la chaleur intérieure.

     Les familles du village sont aussi très éprouvées, obligées de vivre dans des pièces peu chauffées par une cheminée ou pas chauffées du tout en particulier dans les greniers qui ont été transformés en dortoir, notamment pour les familles d’émigrés. Heureusement que les lits sont bons, composés d’une bonne paillasse garnie de paille d’avoine, d’un matelas de plumes, de draps épais, de bonnes couvertures, d’un bon édredon rempli de plumes d’oies. Le tout entouré de grands rideaux suspendus au plafond que l’on fermait étant au lit et qui protégeaient du froid et des courants d’air. Ma grand-mère vient de succomber en contractant une congestion pulmonaire.

 Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
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Les combats reprennent

Les nouvelles du front :   La semaine dernière le 14/2, l’artillerie ennemie a pris à partie les régions de Vienne-le-Château, Maisons-de-Champagne et Saint-Hilaire-le-grand. Le lendemain une attaque allemande, précédée de l’explosion de quelques mines, s’est déclenchée entre Maisons-de-Champagne et La Butte-du-Mesnil. La progression ennemie s’arrête à la tombée de la nuit, devant la ligne de soutien, après avoir réalisé une avance de plus d’un kilomètre à l’intérieur de nos lignes. Au cours des combats aériens, deux avions allemands et un français sont abattus. Suite à cette attaque ennemie on déplore la perte de 1 150 hommes, dont 900 disparus.

  De notre nouveau correspondant le docteur H… à l’H.O.E de Suippes

      Jeudi 15 février : Le feu a été intense toute la nuit. Nos cabanes tremblaient comme des feuilles. Que se passe-t-il sur Souain et sur Perthes ? Ce matin le roulement est absolument continu. 2h. après-midi : des obus sifflent au-dessus de nos têtes à cadence régulière. Ils vont plus loin !

      Vendredi, un de nos avions a mis le feu a une saucisse boche. Nous l’avons vu tomber en flammes, laissant derrière elle un grand tire-bouchon de fumée très noire. Peu après un de nos avions tombe en flammes vers le camp Madelin. Un avion boche est également descendu (je n’ai pas vu tomber ce dernier).

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Dessin d’ Otto Dix – Lichtsignale –

     Samedi dans la nuit le canon faisait tellement rage sur Souain que je me suis levé. Le ciel était orageux et les canons faisaient jaillir des éclairs à jet continu. Aux nouvelles : nous aurions perdu 800m. de tranchées à un saillant entre la butte du Mesnil et Maison de Champagne. Les boches sont parvenus jusqu’aux 2e lignes qui leur ont été reprises.

      Dimanche, les boches ont enlevé le saillant de la côte 182 et une compagnie Z. (compagnie des gaz) avec ses bouteilles a été raflée.

      Pensées intimes : La douleur n’invente rien, elle ne fait que refléter des douleurs sans nombre. La vie est absurde ! Ceux qui prétendent que l’on meurt de chagrin mentent. J’ai subi dans ma vie deux épreuves : celle où j’ai vu mon frère mort, et celle-ci. On ne peut pas aimer un frère et une jeune fille autant que j’aime mon frère et une G. chérie. Je perds celle-ci pour « suivre on ne sait quel devoir » Est-ce un cri de révolte ou un mot de lassitude douloureux ? Je ne sais, je ne veux pas essayer de le savoir. L’épreuve est dure, je le sais trop. On en guérit paraît-il. Je me le souhaite très fort car je crois à la vie, à ses bonheurs, à ses satisfactions, au plaisir maladif même de ses peines. Je ne fais que répéter un moment banal de la vie des hommes qui se croient supérieurs, parce qu’ils croient raisonner.

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Il fait froid

Depuis quelques temps nous avons des nouvelles d’un nouveau correspondant le docteur H… à l’H.O.E de Suippes. (Hôpital  d’évacuation)

 

     De nombreuses troupes se concentrent, dit-on à Mailly, dans les Vosges, dans la Somme ; il a neigé. La semaine dernière l’aviateur Delorme en poursuivant un boche, l’a obligé à atterrir sur le terrain de Auve.

      La 1ere Corps d’Armée part pour Fismes. On parle de préparation intensive d’attaques dans la région de Soissons. Les trains défilent nuit et jour. On sent que Nivelle veut mener les choses rondement.

      Nous sommes dans la neige depuis 2 semaines et le froid est rigoureux. On a noté –12° au Camp.

      Le 20 janvier : Delorme s’est tué. Depuis quelques jours le canon gronde, par saccades violentes.  Ces derniers jours j’ai eu à noter, comme tout le monde, que la persistance de la vague de froid, devient de plus en plus insupportable. On se demande si tout le soleil de l’été parviendra à faire fondre la glace qui nous entoure.

      Il a encore neigé ce matin. De 8 h. du soir à minuit, des nappes chlorées planent sur la plaine et picotent nos narines. Encore un divertissement que le boches ne manquent pas de nous fournir. J’ai fait le tour du cantonnement, tout le monde est alerté et les mesures sont prises.

     J’ai été sur pied de 11h1/2 à 3h du matin pour un homme intoxiqué par les gaz. J’ai cru ne pas le tirer de cette impasse. A 3h. je me suis couché transi mais content.

      2 février: J’ai du travail en masse avec les intoxiqués de la dernière vague. Il y a paraît-il dans le secteur touché plus de 100 morts et 600 évacués. J’ai 15 malades par les gaz pour ma part.

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      3 février: Records de température : le thermomètre qui n’est gradué que jusqu’à –18°, est descendu plus bas encore à 7 h. du matin, au point que nous ne savons pas exactement jusqu’où est allé le froid. On ne s’en porte pas trop mal. Note curieuse: le pain était glacé, littéralement pétrifié.

     4 février: Depuis un mois nous sommes dans la neige et si cela continue je me demande quand elle disparaîtra. Drôle de pays ! Ce matin nous avions les œufs gelés (-20°5)

      10 février: Je reçois de longues nouvelles de chez moi aujourd’hui, en particulier une lettre m’apportant des nouvelles de Louis. Pauvre frérot, ce qu’il doit être malheureux, prisonnier en Prusse orientale par un froid pareil.

     Un de mes camarades a été enterré hier dans son abri. Après 14 h. de recherches on l’a retrouvé, mort naturellement. Un autre en allant à son enterrement, s’est fait ramassé par un obus. Il ne me restera donc plus d’amis ?

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Le mercantilisme

Les nouvelles du front : 30 janvier 1917

     Le Général ROQUES vient de remplacer GOURAUD à la IVe Armée.
Les Allemands viennent d’émettre une puissante nappe de gaz de Baconnes à la ferme des Marquises, qui n’est suivie d’aucune action importante d’infanterie. Poussées par un vent favorable, ces gaz font sentir leurs effets au-delà de Mourmelon-le-Grand et de la ferme de Suippes. L’artillerie ennemie bombarde violemment les arrières des zones soumises au gaz.  Les pertes s’élèvent à 34 officiers et 1 541 hommes. L’adjudant MADON, au cours d’un combat aérien, abat un avion ennemi près de Suippes, ce qui lui donne sa cinquième victoire.

Les Allemands manifestent une activité de travaux anormale dans les régions de Tahure, Navarin, Auberive et Prosnes. Les batailles sont définitivement terminées sur la Somme et sur Verdun, la Champagne est-elle le prochain lieu d’attaque ? Ce sol a pourtant déjà tant donné !

     Le moral n’est pas au beau fixe chez nos poilus, on cause sous le manteau autour des feux de camp. Cela fait 30 mois que nous sommes en guerre et l’on en voit pas le bout. Il y a eu encore un suicide à Saint Rémy sur Bussy, le jeune jean Francart nous a informé qu’un cavalier s’est tiré une balle de révolver dans la tête à la ruelle Thomas. Relevé, il a été conduit à l‘hôpital où il décéda le lendemain matin. Le maire a eu l’ordre de ne pas transcrire le décès. Chaque soldat connaît des cas de ce genre mais on étouffe les faits en mettant le couvercle sur la marmite. Les hommes boivent beaucoup le soir, c’est leur seul consolation.

 De notre jeune correspondant Jean FRANCART, de SAINT-REMY-sur Bussy.

      Les soldats se trouvèrent aux prises avec un adversaire qui prolifère dans toutes les guerres. C’est le mercantilisme qui s’installe dans tous les villages à l’arrière du front, nul ne peut y échapper. Les cafetiers et les épiciers qui payent patente sont soumis aux règlements militaires par exemple, interdiction de vendre à la troupe du vin et des marchandises avant cinq heures de l’après-midi. Les points de vente clandestins sont monnaie courante, ils font de bonnes affaires car se trouvant en dehors de la législation des débits de boissons, ils vendent chez eux à toute heure du jour ou de la nuit du vin et tous les produits demandés par les soldats, mais au prix fort.

     Les affaires sont juteuses car les clients sont nombreux. En plus des soldats du village, on voit arriver par la route de Somme-Suippe des soldats chargés de vingt à trente bidons, les courroies passées autour du cou. Ils viennent acheter du vin pour les camarades de la ligne de feu ou logés dans les bois. Quand ils arrivent au village, les cafetiers sont fermés. Alors le téléphone arabe fonctionne et quelques minutes après ils se rendent dans un point de vente clandestin. Une fois les bidons remplis, ils repartent dans leurs unités. Après une marche de quinze à vingt kilomètres, écrasés sous le poids des bidons, ils sont reçus en triomphe par leurs camarades. Les autorités ferment les yeux sur ce trafic parce que la plupart du temps ces hommes ont un sauf-conduit de leurs officiers.

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     Non contents de ces bonnes affaires, certains trafiquants plus habiles ou moins honnêtes se rendent dans les bois ou dans les cantonnements pour ramasser les bouteilles de bon vin vides, jetées par les soldats. Après un rinçage rapide ces bouteilles sont descendues à la cave et de nuit, elles sont remplies avec du vin ordinaire payé un franc dix ou un franc vingt le litre. Une fois bouchées, on colle une étiquette portant le nom d’un vin prestigieux. Le lendemain ces bouteilles de soixante-dix centilitres sont mises en vente au prix de cinq francs la bouteille et elles s’enlèvent comme des petits pains. Pour alimenter ce commerce qui dure depuis le début de la guerre et pour trouver la marchandise, il faut se rendre à Châlons en voiture à cheval, c’est une véritable expédition. Les réfugiés des Ardennes qui ont des chariots et des chevaux, se sont mis à faire le transport du vin et des marchandises pour gagner leur vie, si bien que tous les points de vente réguliers ou clandestins sont bien ravitaillés.

     Pour l’honneur du village, je dois dire que ces pratiques ne sont que le fait de quelques-uns, généralement des gens non mobilisés. L’immense majorité des mères de famille dont le mari est soldat, les réfugiés qui ne possèdent rien, les petites gens ont toujours été en dehors de ces trafics et ils vivent d’une façon honnête mais en étant souvent obligés de se restreindre des choses de première nécessité.

 Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
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Le train passe dans notre village

 15 janvier 1917:    Les routes stratégiques de l’arrière front, trop sujettes à la dégradation du trafique militaire sont maintenant toutes empierrées. Et l’on vient de repenser la ligne de chemin de fer pour la détourner de Suippes.

De notre jeune correspondant Jean FRANCART, de SAINT-REMY-sur Bussy.

     Une grande réalisation va être faite en trois mois ; la construction d’une ligne de chemin de fer à voie unique pour relier la gare de Saint-Hilaire-au-Temple à la gare de Sainte-Menehould. Ces travaux furent ordonnés pour remplacer ou doubler la véritable ligne qui passait par Suippes. Trop près du front, souvent bombardée, elle était vulnérable, un recul des armées aurait pu la mettre hors d’état de fonctionner, ce qui aurait été très grave pour le ravitaillement du secteur qui aurait été perturbé et aurait posé beaucoup de problèmes.

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     Les premiers jalons posés, les travaux de terrassement sont menés grand train par des bataillons de terrassiers amenés sur toute la longueur de la voie. Munis de pelles, de pioches et de wagonnets roulant sur voies étroites, ces hommes mènent une vie pénible car ils ont tous un nombre de mètres cubes à creuser et à déplacer par tous les temps. Faite dans toutes les règles de l’art, cette ligne nécessite le creusement de grandes tranchées, les déblais de celles-ci servent à la construction de remblais dans les fonds. Une fois les terrassements terminés à chaque extrémité de la ligne, des équipes spécialisées posent le ballast, les traverses et les rails. Le processus suivant est employé, un train composé de plusieurs wagons de ballast, de traverses et de rails est avancé jusqu’à la limite des rails. Une voie étroite est posée le long du train et prolongée d’une centaine de mètres. Les wagons de ballast sont déchargés directement dans les wagonnets et ceux-ci se rendent à l’emplacement du déchargement. Une fois le ballast en place les traverses sont posées dessus à intervalles réguliers, des équipes bien entraînées prennent les rails sur les wagons, les posent sur leurs épaules et les portent à leur emplacement. Pendant ce temps d’autres équipes attachent les rails aux traverses par des tire-fond et le train avance au fur et à mesure.

     Le tracé de la ligne est parallèle à la route de Bussy-le-Château à la Blanche Voie, elle passe au midi du village, très près des bâtiments. Elle s’infléchit à Tremblay pour prendre la direction de Auve. Sur le territoire de Saint-Rémy deux gares sont également construites en bois, l’une à environ quatre cents mètres à l’ouest du village, l’autre au lieu-dit Tremblay, elles sont très fonctionnelles et toutes deux dotées d’un puits. En même temps, autour de ces gares, on construit des quais, des voies de garage et des routes pour faciliter le chargement ou le déchargement des wagons. Il passe maintenant régulièrement deux trains allez et retour de voyageurs pour Verdun et en plus tous les jours un train de ravitaillement, les permissionnaires et les civils peuvent acheter leur billet et prendre le train comme dans toutes les gares de France. Cette ligne est vraiment stratégique car pour le déplacement des grandes unités d’un point du front à un autre, il n’y a que le chemin de fer.

Tiré de: Histoire du village de Saint-Rémy-sur-Bussy, pendant  la guerre de 1914-1918 et au-delà de Jean FRANCART
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La crèche de Gaspard

Des nouvelles du front: A chaque mois son lot de fusillés; le  16 Alexandre SIMON a été passé par les armes à Courtisols pour abandon de poste lors de la bataille de la Somme.

     Des nouvelles plus joyeuses: Le 18 décembre la bataille de Verdun a enfin pris fin. Mais encore plus réjoissant, voici pour pour cette fin d’année 1916, un conte de Noël envoyé par « André »! Non, plus que cela un récit véridique, le héros Gaspard, de son vrai nom le soldat Colson, secteur d’Aubérive 103e RI

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     DEVANT Aubérive (Champagne), décembre 1916. Comme dit (« Gaspard, il y a un froid, un grand froid, entre ces messieurs d’en face et nous. On a mis les passe-montagnes et les cache-nez des marraines. Il n’y a évidemment pas de thermomètre dans la tranchée, mais il doit faire moins quinze, m’a dit. un camarade paysan qui se trompe rarement dans les prévisions météorologiques. Par chance, le deuxième bataillon du 103° R.I. va quitter la première ligne pour le grand repos avant la Noël.

     La relève tant attendue a lieu sans incident; l’artillerie, ennemie doit être gelée. Tant mieux. Après une marche de nuit cahotante, les premières lueurs d’une aube grise trouvent le bataillon dans un de ces petits patelins de l’arrière dévasté, mais où restent encore debout parmi les ruines quelques bâtiments mal assurés sur leurs murs crevassés et puis il y a une épicerie qui fait le vin et le tabac, tout près de l’église, dont le clocher a été coupé comme au couteau par un 380. Les poilus sont fourbus mais si heureux d’échapper pendant quinze jours à la canonnade.

     Ces quinze jours, chacun en emploiera les loisirs à son gré. Après deux jours passés à somnoler, les forces sont revenues, et c’est alors que je rencontre dans la rue Gaspard très affairé et qui passe à côté de moi sans me voir. Je le hèle et il me répond : –   J’ai une idée.

Lorsque Gaspard a des idées, je me méfie, elles sont presque toujours abracadabrantes, car il reste dans ce régiment normand le titi parisien dont on ne saurait dire s’il blague ou s’il parle sérieusement.

— Raconte-moi     cela,  lui dis-je.

— l’as si bête que je me confierais à un journaleux dont (c’est le métier de   répéter   tout   ce   qu’il   entend.

— Comme   tu voudras.

     Et je continue mon chemin, persuadé que Gaspard me rattrapera au bout de la rue, car il doit brûler de se confier ; poursuit sa marche. Deux jours plus tard, je le rencontre de nouveau et il a pour moi le même regard mystérieux. Que peut-il bien mijoter ? Je commence à être intrigué. Le lendemain, passant devant l’église en ruine, j’aperçois mon Gaspard qui sort des décombres, blanc de plâtras, et qui tient dans ses bras un paquet. J’hésite à comprendre, mais je l’interpelle :

—   Gaspard, lui dis-je sérieusement, que vas-tu chercher dans cette église ?
Ce n’est pas bien, c’est un lieu sacré.

     Il hausse les épaules sans me répondre et passe. Je demeure surpris ; je connais Gaspard ; c’est un garçon qui sans être un mécréant, ne fréquente guère les édifices religieux mais qui est incapable d’un larcin. Ma surprise ne l’ait que s’accroître lorsque par hasard -j’aperçois le lendemain mon « bonhomme » avec le Curé, du village, mais en me voyant, tous deux se séparent en riant.

     Quelle est cette énigme : C’est moi à présent qui n’y tiens plus et je vais trouver Gaspard.

— Alors, on fait des cachotteries à son   vieux   copain ?

— Tu sauras le premier, mais motus, me dit-il en mettant un doigt devant sa bouche

     Les quinze jours du grand repos sont terminés ; le bataillon va regagner ses tranchées dans la nuit du 22 décembre, on va passer les fêtes de Noël dans les cagnas ou au créneau. Drôles de fêtes ! Ce sont toujours les mêmes qui s’appuient le sale boulot et au plus mauvais moment. Cependant, Gaspard qui est toujours le premier à rouspéter arbore un large sourire sur un visage épanoui et son nez curieusement mobile délie le froid. Mais que diable rumine-t-il ? Je le croise dans les boyaux : – Alors, mon pote, toujours le grand secret :’

-— Dans quarante-huit heures la presse sera conviée…

—  A quoi donc ?

     Mais il se sauve, dissimulant sous sa capote un objet assez volumineux ; je veux le suivre, mais il me perd au détour du boyau. Il me faudra attendre deux jours et deux nuits : le 25 décembre, la nuit de Noël, où toutes mes hypothèses seront balayées par ce que je vais voir. Vers minuit, à l’heure des trois messes, comme je vais me jeter sur ma paillasse, je m’entends appeler : c’est Gaspard :

— Critique de mon cœur, suis-moi.

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     Je me lève en hâte et cours derrière mon camarade. Nous traversons une tranchée parallèle puis nous tournons vers un boyau sur lequel s’ouvre un gourbi que je croyais abandonné. Une étoile d’argent, découpée dans l’enveloppe d’une plaquette de chocolat, m’accueille. Par quatre marches creusées dans la terre, on accède au fond et je demeure stupéfait : il y a là une crèche, oui, une crèche. Mon ébahissement sincère remplit de joie Gaspard.

.. Mais c’est aussi merveilleux; qu’inattendu, m’écriai-je, comment as-tu fait cela ?

     Je me suis approché tout près et c’est alors que je détaille ;’ l’ingéniosité de Gaspard éclate de trouvailles. Un berceau de bébé soutenu par des sacs de terre contient l’Enfant-Jésus, qui n’est autre qu’un de ces gros poupards en vente dans tous les magasins de jouets, mais qui n’est pas déplacé dans ce décor primitif. De chaque côté, il y a la Sainte Vierge et saint Joseph. La Sainte Vierge est une des statues que le bombardement de l’église a laissées miraculeusement intactes ; quant à saint Joseph, c’est un saint Antoine de Padoue dont le bas de la figure a été orné par Gaspard d’une touffe de coton hydrophile prélevée dans des paquets de pansements individuels ; évidemment, avouons qu’il a une drôle de silhouette avec cette barbe, mais la réalisation n’en est pas moins touchante. Le bœuf et l’âne ne sont pas oubliés, mais l’auteur de cette crèche a bien trouvé un petit âne en carton à roulettes assez disproportionné, mais pas de bœuf, et il en a fabriqué un avec un gros chien en peluche sur le front duquel il a planté en guise de cornes deux morceaux d’os taillés par le cuistot dans un os à moelle ; la paille a été empruntée à une paillasse du poste de secours. L’illumination n’a pas été oubliée et quatre petits cierges fichés dans des goulots de bouteilles, don du curé complice, éclairent ce spectacle extraordinaire. Une odeur de chapelle flotte : une pincée d’encens brûle au fond d’un quart.

— C’est une   idée du curé, me dit Gaspard, qui ajoute. : les autorités ont été convoquées après toi.

     Il n’exagérait pas et je pus voir arriver tout d’abord le capitaine qui n’en croyait pas ses yeux et qui fit instinctivement le salut militaire devant l’étrange Enfant Jésus, puis l’aumônier abasourdi et dont le regard allait de la crèche à Gaspard ; le prêtre hocha la tête:

—  C’est bien, Gaspard, fit-il. Je ne m’attendais pas à cela.   Mes compliments, tu es un brave garçon. Et il s’agenouilla, très ému.

     Ce fut ensuite un défilé : les lieutenants, les sergents et tous les hommes de la compagnie, à tour de rôle, car il ne fallait pas d’attroupement, bien que la nuit fût très noire.| Par bonheur, pas un coup de feu ni d’un côté, ni de l’autre, mais un silence insolite.

     Il y avait devant cette crèche montée de bric et de broc toute l’émotion et toute la ferveur d’une cérémonie religieuse.

     L’adjudant, le meilleur et le plus doux des sous-officiers, mais que Gaspard, par principe, ne pouvait « blairer », comme il disait, lui serra la main. Il y avait des bouffées d’enfance dans les têtes. Des signes de croix s’ébauchaient, maladroits.

     Le lieutenant, qui a lâché sa pipe, murmura :

— Ce serait comique si ça ne vous prenait pas au cœur.

     La crèche de Gaspard eut son heure de célébrité dans le secteur et reçut la visite de nombreux éléments des troupes en ligne. Puis un jour la barbe de saint Joseph se décolla et l’on trouva la Sainte Vierge affaissée sur le berceau du Divin Enfant, le bœuf perdit ses cornes et l’étoile d’argent disparut. Gaspard décida alors de donner une fin honorable à son matériel : à trois camarades pères de famille partant en permission, il remit à l’un le poupard et les deux autres reçurent le bœuf et l’âne pour leurs enfants.

     La relève arriva, le bataillon mit sac au dos. Au retour, on ne retrouva plus trace de la sape qui avait abrité notre Noël : un bombardement avait bouleversé le terrain.

André

 

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Le braconnage

3 décembre 1916 : Des nouvelles du front, la Bataille de la Somme a officiellement enfin pris fin  la semaine dernière, bien que des combats locaux continuent encore. On peut penser qu’ils vont se rallumer sur la Champagne d‘ici quelques temps.

On a fusillé en début de semaine Louis Marie LEGENDRE à Somme-Suippe pour voie de fait.

De notre correspondant Ambroise Harel un poilu breton sur le secteur de Souain

     Le secteur est relativement calme, mais la température est rigoureuse ; la neige recouvre toujours le sol et il gèle fort sous le ciel étoilé. Les lignes allemandes ne sont pas très éloignées des nôtres. On entend de temps à autre les boches parler, décharger du bois et, pas très loin derrière leur première ligne, le bruit d’un petit chemin de fer. Derrière nos lignes, on entend un « boucan » infernal de charretiers et de bûcherons ; quelques poilus coupent du bois, même devant notre première ligne. Il fait si bon se chauffer, en descendant de garde, que le feu nous est précieux ! La gniole et le « jus » bien chaud sont aussi des bienvenus.

     J’eus un commencement de gelures aux pieds. Le major, sans m’exempter de service, le fit réduire la nuit. Chaque jour, il me prescrivit un massage des pieds à l’infirmerie. Malgré tout, ma souffrance demeura la même pendant tout ce séjour, mais mon mal ne s’aggrava pas. J’avais les pieds rouge, bleu et noir ; quand, après mon service, je m’enveloppais soigneusement dans mes couvertures et cherchais du repos, c’était en vain, dès que mes pieds se réchauffaient, ils me brûlaient comme du feu ! Je ne pouvais dormir.

     J’ai rejoins ma compagnie au camp «  Quat’Cinq » entre Perthes et Suippes et aussitôt elle partit cantonner plus à l’arrière, à Somme-Vesle pour un temps assez long. Ce territoire est bien cultivé et giboyeux. Le pays dénote une aisance moyenne qui semble le sortir de cette vaste partie maigre de la Champagne pouilleuse.

     Bon nombre de poilus braconnent le gibier à l’aide de collets. Naturellement, le gros Goupil fut un fervent de cet art! Un matin, il arriva avec un beau lièvre, et il fut décidé que nous lui ferions la fête au repas du soir. Entre-temps, notre capitaine qui avait eu vent de cette capture, proposa à Goupil l’achat de son lièvre : ce dernier, dont l’amour de l’argent était aussi fort que celui de son estomac, vendit Jeannot !

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     Est-ce par passion ou par remords de nous l’avoir promis que Goupil, peu après, dirigea ses pas du côté de la popote des officiers ? Toujours est-il qu’il revint avec son lièvre tout prêt à cuire. « Vois-tu pas ! disait-il, qu’un lièvre pendu à faisander peut prendre des pattes ! » Le soir, eut donc lieu notre petite fête dans la cuisine de notre logeur et Jeannot fut encore bien meilleur avec le goût de sa petite aventure. Nous levâmes nos verres à la santé de notre capitaine qui ne connut jamais l’histoire.

     Depuis Somme-Vesle, le braconnage a pris de l’extension : maintenant, les poilus chassent au fusil. De temps en temps, l’on entend des balles siffler dans tous les sens ; l’une d’elles vint même frapper dans les volets de la demeure du général et provoqua, des mesures très sévères. De ce fait, les « éclaireurs » du régiment parcourt à cheval la campagne à la poursuite des poilus-chasseurs ; bon nombre écopèrent de huit jours de prison ! La chasse au fusil s’arrêta et les collets reparurent !

Extrait de « Mémoires d’un poilu breton »  Ambroise Harel
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